Lire et écrire dans une société apprenante

Les mots d’ordre concernant l’apprentissage de la lecture-écriture ne nous étonnent plus. Ils se répètent depuis le 19e siècle. La forme scolaire semble inventée pour y répondre, en même temps qu’elle les suscite. Ils prennent la forme d’injonctions d’autant plus insistantes que les résultats sont décevants. Il y a quelque chose pourtant, dans leurs formulations, qui devrait nous surprendre. Une omission que les professionnels aussi bien que les observateurs journalistiques semblent ne pas remarquer. Et qui est celle de la langue.

Il n’est pas question d’elle. Tout se passe comme si le savoir de l’écriture ne devait rien à celui de la langue. Et l’inverse. Comme si l’élève savait nécessairement les mots que l’écriture lui donne à reconnaître. Ou comme si, à l’inverse, il devait être capable de lire, et pourquoi pas d’écrire, même des mots qu’il ne connaît pas. Voire des mots inventés.

Cette fiction contredit pourtant l’expérience commune. Celle que font au jour le jour les adultes qualifiés d’habiles lecteurs. Lire, pour eux, consiste bien évidemment à identifier des mots qu’ils connaissent déjà. Chacun sait qu’il est incapable de lire dans une langue qu’il ne sait pas. Chacun sait qu’un mot, au milieu d’une phrase, l’arrête, le fait à tout le moins hésiter, quand il ne l’a jamais vu, même si l’orthographe de celui-ci est transparente. Pourquoi devrait-il donc en aller autrement pour un élève de CP ? Non pas que l’adulte et l’enfant soient dans la même position face à l’écrit. Quand il lit, l’adulte réfère le mot qu’il voit à une forme écrite qu’il connaît et qui, dans sa conscience, a écrasé la forme orale. Tandis que l’enfant qui apprend doit rapporter la forme écrite qu’il voit à une forme orale, ce qui est bien sûr plus difficile.

Dans l’atelier pédagogique que nous animons en 06, plutôt qu’à lire et à écrire, l’élève apprend des mots, et il le fait en décrivant, en comparant, en confrontant leurs formes orales et écrites.

Cette pratique rompt avec le modernisme dix-neuviémiste, qui voulait que la même technique industrielle s’applique à des contenus (in)différents. Qui voulait donc que, dès le premier jour, l’enfant apprenne à lire tous les mots. Peu importe lesquels. Tandis qu’elle renoue avec de plus anciennes traditions, qui considèrent que les contenus sont précieux, qu’ils méritent d’être désignés avec respect, listés avec soin, au moins autant que les compétences.

Primo, nous nous servons des technologies numériques pour colorier le texte, grâce à quoi les correspondances irrégulières entre phonèmes et graphies deviennent apparentes. Et grâce à quoi, aussi, nous pouvons projeter celui-ci sur de grands murs, ce qui nous permet de le partager de manière matérielle, plus physique, de nous y confronter debout, en même temps que de le déclamer quand ce sont des poésies ou des chansons.

Secondo, aussitôt qu’il s’agit d’aller chercher des mots dans des poèmes, ou des fragments de contes, et surtout quand ceux-ci sont coloriés comme nous le faisons, la technique d’enseignement s’avère à la portée, non plus des seuls enseignants, mais de mentors de tous âges et de toutes origines. Elle relève davantage de la transmission. Le mot d’ordre se formule plutôt ainsi: « Je t’apprends un joli texte, et dans ce texte, ensemble, nous dénichons des mots que nous devons être capables de transporter ailleurs, de copier, de répéter, de transformer. »

Tertio, et c’est sans doute le point le plus important, cette méthode convient aussi bien à celles et ceux dont le français n’est pas la langue première, aux enfants de familles migrantes, mais aussi aux adultes, qui, eux, n’ont ni le temps, ni le pouvoir, ni l’envie d’apprendre les Règles contradictoires de l’orthographe française, mais qui ne rechignent pas à s’approprier, de manière ludique, le temps d’une séquence de travaux collectifs, tel ou tel de ses joyaux.

L’initiation à la lecture-écriture dans la société apprenante suppose que l’on s’adresse à des publics de tous âges, qui forment des groupes fortement hétérogènes dont la composition varie en nombre, une semaine après l’autre. Du coup, chaque séquence de travail collectif doit être mise à profit pour apprendre quelque chose de restreint : certains mots d’un texte, tout un texte parfois, partagé avec d’autres et que l’on gardera sur le bout de la langue le reste de sa vie.

La société apprenante n’est pas seulement celle où tout le monde peut apprendre, à l’école comme ailleurs. C’est celle aussi où peuvent enseigner des personnes qui n’ont pas nécessairement acquis tous les diplômes, passé tous les concours pour le faire, mais qui ont certaines choses à transmettre.

Dans toutes les cultures traditionnelles, les musiciens qui apprennent d’oreille, sont capables de vous dire le nombre de morceaux qui figurent à leur répertoire. Leur réputation tient à l’étendue de celui-ci autant qu’à la pureté de leur style. De ce guitariste, on dit qu’il sait soixante-trois morceaux, ce qui signifie qu’il est capable, monté sur une estrade, de faire danser une assemblée toute une nuit durant. Mais il arrive que certains n’en connaissent qu’un ou deux, ce qui ne les empêche pas de les enseigner aux plus jeunes, et ce qui n’empêche pas ces derniers d’aller en apprendre d’autres auprès d’autres maîtres.

Le jeune Bob Dylan n’a pas procédé autrement. Il a répété, il a imité, il a repris pendant de nombreuses années avant de songer à composer lui-même. Il est devenu celui qu’on sait en apprenant d’abord les chansons des autres, jour après jour, l’une après l’autre.

Pourquoi donc le chemin d’apprentissage qui a conduit celui-ci a la gloire que l’on connaît est-il interdit aux enfants de nos écoles ?

La formation des professeurs est bien sûr importante. La mise à disposition de livres l’est aussi. Mais songeons au nombre de grands-mères à travers le monde qui, au fil des siècles, ont appris à lire à leurs petits-enfants en se servant d’un seul livre. Le vieillard qui a donné le goût des contes traditionnels à l’enfant destiné à devenir le meilleur spécialiste du genre a pu ne lui en apprendre qu’un, le seul qu’il savait.

Nous sommes habitués à une société où quelques-uns seulement paraissent habilités à enseigner beaucoup de choses indistinctes, ou dont la liste reste confuse, ou qui précisément ne sont pas des choses mais plutôt des comportements du sujet lui-même. Nous devons nous engager dans une autre où chacun, de nouveau, pourra enseigner quelque chose à quoi il est attaché, qu’il regarde comme précieux et qu’il a le goût de transmettre.