Rimbaud (Arthur). Sensation

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Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870


Si quelqu’un vous dit : « J’aime me baigner dans les lacs », il est probable que vous répondiez, dans un premier temps au moins, à ce qu’il y a de positif dans ce propos. Ce sera quelque chose comme : « Et cela t’arrive souvent ? », ou « Dis-moi quel est ton meilleur souvenir de bain dans un lac », ou encore « Pour moi, l’eau y est trop froide ». Mais il pourra arriver aussi que vous repensiez après coup à ce qui vous a été dit, et que vous le compreniez alors tout autrement. Que le propos s’éclaire comme de lui-même, sans que vous ayez à beaucoup réfléchir, d’un sens tout différent. Ainsi vous réveillerez-vous le lendemain matin en songeant que, peut-être, votre interlocuteur a voulu vous signifier, d’une manière polie, qu’il n’aimait pas les bains de mer. Et il pourra même arriver, selon les circonstances, que cette seconde interprétation s’impose à vous comme une évidence. « Mais oui, songerez-vous, c’est bien cela qu’il (ou elle) a voulu me signifier. Comment ai-je pu être si bête pour ne pas le comprendre ? »

Toute affirmation, aussi simple et claire soit-elle, produit son ombre portée, dont le locuteur n’est souvent pas plus maître (conscient) que le destinataire. On ne peut rien affirmer sans suggérer plusieurs autres choses qu’on ne dit pas mais qui s’entendent à travers ce qu’on dit. Si bien que la personne à laquelle on s’adresse a toujours le choix entre ce qu’on lui dit en clair et ce qu’on lui laisse peut-être entendre, volontairement ou sans y songer soi-même.

Le court poème que le très jeune Rimbaud intitule Sensation pose de manière exemplaire la question de ce choix entre deux interprétations possibles, dont l’une paraît clairement assumée par le locuteur tandis que l’autre se déchiffre comme en négatif.

On peut ainsi comprendre dans ces huit vers que l’adolescent est dans l’attente, et le désir, de la découverte de l’amour avec une femme, et que l’expérience de la nature qu’il évoque et qu’il est censé souhaiter préfigure cette rencontre. Mais l’on peut comprendre aussi que l’amour d’une femme n’est pas celui qu’il souhaite, qu’il se trouve au point (à l’âge) où il découvre et s’étonne lui-même de n’y être pas naturellement porté, et que, dans ce désarroi qu’il éprouve, il se réjouit de ce qu’une expérience de la nature, intense et solitaire, sera peut-être en mesure de le remplacer, d’y suppléer.

Rimbaud (Arthur). Ouvriers

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Ô cette chaude matinée de février. Le Sud inopportun vint relever nos souvenirs d’indigents absurdes, notre jeune misère.

Henrika avait une jupe de coton à carreau blanc et brun, qui a dû être portée au siècle dernier, un bonnet à rubans, et un foulard de soie. C’était bien plus triste qu’un deuil. Nous faisions un tour dans la banlieue. Le temps était couvert, et ce vent du Sud excitait toutes les vilaines odeurs des jardins ravagés et des prés desséchés.

Cela ne devait pas fatiguer ma femme au même point que moi. Dans une flache laissée par l’inondation du mois précédent à un sentier assez haut elle me fit remarquer de très petits poissons.

La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très loin dans les chemins. Ô l’autre monde, l’habitation bénie par le ciel et les ombrages ! Le sud me rappelait les misérables incidents de mon enfance, mes désespoirs d’été, l’horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi. Non ! nous ne passerons pas l’été dans cet avare pays où nous ne serons jamais que des orphelins fiancés. Je veux que ce bras durci ne traîne plus une chère image.

Illuminations (1875)

→ Sur l’interprétation du texte, voir le fin commentaire d’Alain Bardel.

Du Bellay (Joachim). D’un vanneur de blé aux vents


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À vous, troupe légère,
Qui d’aile passagère
Par le monde volez,
Et d’un sifflant murmure
L’ombrageuse verdure
Doucement ébranlez,

J’offre ces violettes,
Ces lis et ces fleurettes,
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses,
Tout fraîchement écloses,
Et ces œillets aussi.

De votre douce haleine
Éventez cette plaine,
Éventez ce séjour,
Cependant que j’ahanne
À mon blé que je vanne
À la chaleur du jour.

Divers jeux rustiques (1558)

→ Deux belles versions sonores (ma préférence va à la première, celle de Jean Desailly), sur le site « Vive voix » du Wheaton collège (Norton, Massachusetts) (LIEN).

Fombeure (Maurice). Le coquillage


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Ronfle coquillage
Où l’on entend tout le bruit de la mer
Vague par vague
Où l’on entend marcher les petits crabes
Où l’on entend mugir le vent amer.

Ronfle coquillage
Ah ! je revois tous les bateaux de bois,
Les voiles blanches
Claires comme un matin de beau dimanche
Ailes de la joie.

Ronfle coquillage,
En toi je retrouve les beaux jours vivants,
Où les mouettes claquaient au vent
Dans un grand ciel bleu gonflé de nuages,
De nuages blancs signe du beau temps.

Ronfle coquillage.

[Dans l’anthologie Pin Pon d’or : Comptines, formulettes, berceuses, rondes, chansons, ritournelles, poésies recueillies par Armand Got, illustrées par André Hellé. Éditions Bourrelier et Cie, 1951.]