Joyce (James). Strings in the Earth

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Strings in the earth and air
Make music sweet;
Strings by the river where
The willows meet.

There’s music along the river
For Love wanders there,
Pale flowers on his mantle,
Dark leaves on his hair.

All softly playing,
With head to the music bent,
And fingers straying
Upon an instrument.

Chamber Music (1907)

Rimbaud (Arthur). Sensation

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→ Album 5 photos

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870


Si quelqu’un vous dit : « J’aime me baigner dans les lacs », il est probable que vous répondiez, dans un premier temps au moins, à ce qu’il y a de positif dans ce propos. Ce sera quelque chose comme : « Et cela t’arrive souvent ? », ou « Dis-moi quel est ton meilleur souvenir de bain dans un lac », ou encore « Pour moi, l’eau y est trop froide ». Mais il pourra arriver aussi que vous repensiez après coup à ce qui vous a été dit, et que vous le compreniez alors tout autrement. Que le propos s’éclaire comme de lui-même, sans que vous ayez à beaucoup réfléchir, d’un sens tout différent. Ainsi vous réveillerez-vous le lendemain matin en songeant que, peut-être, votre interlocuteur a voulu vous signifier, d’une manière polie, qu’il n’aimait pas les bains de mer. Et il pourra même arriver, selon les circonstances, que cette seconde interprétation s’impose à vous comme une évidence. « Mais oui, songerez-vous, c’est bien cela qu’il (ou elle) a voulu me signifier. Comment ai-je pu être si bête pour ne pas le comprendre ? »

Toute affirmation, aussi simple et claire soit-elle, produit son ombre portée, dont le locuteur n’est souvent pas plus maître (conscient) que le destinataire. On ne peut rien affirmer sans suggérer plusieurs autres choses qu’on ne dit pas mais qui s’entendent à travers ce qu’on dit. Si bien que la personne à laquelle on s’adresse a toujours le choix entre ce qu’on lui dit en clair et ce qu’on lui laisse peut-être entendre, volontairement ou sans y songer soi-même.

Le court poème que le très jeune Rimbaud intitule Sensation pose de manière exemplaire la question de ce choix entre deux interprétations possibles, dont l’une paraît clairement assumée par le locuteur tandis que l’autre se déchiffre comme en négatif.

On peut ainsi comprendre dans ces huit vers que l’adolescent est dans l’attente, et le désir, de la découverte de l’amour avec une femme, et que l’expérience de la nature qu’il évoque et qu’il est censé souhaiter préfigure cette rencontre. Mais l’on peut comprendre aussi que l’amour d’une femme n’est pas celui qu’il souhaite, qu’il se trouve au point (à l’âge) où il découvre et s’étonne lui-même de n’y être pas naturellement porté, et que, dans ce désarroi qu’il éprouve, il se réjouit de ce qu’une expérience de la nature, intense et solitaire, sera peut-être en mesure de le remplacer, d’y suppléer.

Rimbaud (Arthur). Ouvriers

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Ô cette chaude matinée de février. Le Sud inopportun vint relever nos souvenirs d’indigents absurdes, notre jeune misère.

Henrika avait une jupe de coton à carreau blanc et brun, qui a dû être portée au siècle dernier, un bonnet à rubans, et un foulard de soie. C’était bien plus triste qu’un deuil. Nous faisions un tour dans la banlieue. Le temps était couvert, et ce vent du Sud excitait toutes les vilaines odeurs des jardins ravagés et des prés desséchés.

Cela ne devait pas fatiguer ma femme au même point que moi. Dans une flache laissée par l’inondation du mois précédent à un sentier assez haut elle me fit remarquer de très petits poissons.

La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très loin dans les chemins. Ô l’autre monde, l’habitation bénie par le ciel et les ombrages ! Le sud me rappelait les misérables incidents de mon enfance, mes désespoirs d’été, l’horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi. Non ! nous ne passerons pas l’été dans cet avare pays où nous ne serons jamais que des orphelins fiancés. Je veux que ce bras durci ne traîne plus une chère image.

Illuminations (1875)

→ Sur l’interprétation du texte, voir le fin commentaire d’Alain Bardel.

Du Bellay (Joachim). D’un vanneur de blé aux vents


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À vous, troupe légère,
Qui d’aile passagère
Par le monde volez,
Et d’un sifflant murmure
L’ombrageuse verdure
Doucement ébranlez,

J’offre ces violettes,
Ces lis et ces fleurettes,
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses,
Tout fraîchement écloses,
Et ces œillets aussi.

De votre douce haleine
Éventez cette plaine,
Éventez ce séjour,
Cependant que j’ahanne
À mon blé que je vanne
À la chaleur du jour.

Divers jeux rustiques (1558)

→ Deux belles versions sonores (ma préférence va à la première, celle de Jean Desailly), sur le site « Vive voix » du Wheaton collège (Norton, Massachusetts) (LIEN).

Rimbaud (Arthur). Le Dormeur du val


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C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Recueil de Douai (1870)

Apollinaire (Guillaume). La Blanche neige


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Les anges les anges dans le ciel
L’un est vêtu en officier
L’un est vêtu en cuisinier
Et les autres chantent

Bel officier couleur du ciel
Le doux printemps longtemps après Noël
Te médaillera d’un beau soleil
D’un beau soleil

Le cuisinier plume les oies
Ah! tombe neige
Tombe et que n’ai-je
Ma bien-aimée entre mes bras

Alcools (1913)

Apollinaire (Guillaume). Automne


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Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne
Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
Une chanson d’amour et d’infidélité
Qui parle d’une bague et d’un cœur que l’on brise

Oh ! l’automne l’automne a fait mourir l’été
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises

Alcools (1913)

Cadiot (Olivier). Comme la mer


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Comme je n’avais pas vu la mer, mais je voyais ces champs de blé du haut de là où nous étions avec mon pauvre père, et, devenant poétesse juste un instant, comme quelqu’un se lève au milieu d’une assemblée et chante dans une langue inconnue, se souvenant sans doute du rythme de quelques longues phrases apprises à l’école, je n’avais pas vu la mer, poursuit-elle, mais il y avait ces immenses champs de blé, et le vent, elle fait un geste pour dire trembler, onduler, et le vent, et elle ne savait pas comment finir sa phrase… c’était comme la mer.

Un mage en été (2010)

Toulet (Paul-Jean). En Arles


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Dans Arle, où sont les Aliscams,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes

Chansons, I. Romances sans musique, dans Les Contrerimes (1929).


Arles – Pourquoi l’auteur supprime-t-il l’s à la fin du nom d’Arles ? Peut-être (sans doute) parce qu’à l’époque où il écrit, les Arlésiens font entendre encore (mieux ou plus fort qu’aujourd’hui) l’e et l’s à la fin du nom de leur ville, ce qui fait compter à celui-ci 2 syllabes, tandis que le poète a besoin, pour la bonne mesure de son vers octosyllabe, qu’il n’en ait qu’une. Rappelons qu’il était lui-même un homme du midi, portant le béret basque → Wikipédia.

Sa nécropole – Les Alyscamps (Champs Élysées en provençal, cité des morts vertueux dans la mythologie grecque) sont une nécropole, située à Arles, dans le département des Bouches-du-Rhône. Ils datent de l’époque romaine.