Joyce (James). Strings in the Earth

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Strings in the earth and air
Make music sweet;
Strings by the river where
The willows meet.

There’s music along the river
For Love wanders there,
Pale flowers on his mantle,
Dark leaves on his hair.

All softly playing,
With head to the music bent,
And fingers straying
Upon an instrument.

Chamber Music (1907)

Alain Fournier. Le Grand Meaulnes

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Lorsqu’il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s’illuminait, je rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l’escalier du grenier ; je m’asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l’étroite cuisine où vacillait la flamme d’une bougie.

Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes.

Le Grand Meaulnes (1913)

Verlaine (Paul). Colombine

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Léandre le sot,
Pierrot qui d’un saut
De puce
Franchit le buisson,
Cassandre sous son
Capuce,

Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
Fantasque
Aux costumes fous,
Ses yeux luisants sous
Son masque,

– Do, mi, sol, mi, fa, –
Tout ce monde va,
Rit, chante
Et danse devant
Une belle enfant
Méchante

Dont les yeux pervers
Comme les yeux verts
Des chattes
Gardent ses appas
Et disent : « A bas
Les pattes ! »

– Eux ils vont toujours ! –
Fatidique cours
Des astres,
Oh ! dis-moi vers quels
Mornes ou cruels
Désastres

L’implacable enfant,
Preste et relevant
Ses jupes,
La rose au chapeau,
Conduit son troupeau
De dupes ?

Fêtes galantes (1869)

→ Le texte chanté par Georges Brassens (Youtube)

Ronsard (Pierre). Quand vous serez bien vieille…

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Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant,
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

[Le Second Livre des Sonnets pour Hélène (XLIII) publié en 1578]


À rapprocher de

When you are old and grey and full of sleep,
And nodding by the fire, take down this book,
And slowly read, and dream of the soft look
Your eyes had once, and of their shadows deep;

How many loved your moments of glad grace,
And loved your beauty with love false or true,
But one man loved the pilgrim soul in you,
And loved the sorrows of your changing face;

And bending down beside the glowing bars,
Murmur, a little sadly, how Love fled
And paced upon the mountains overhead
And hid his face amid a crowd of stars.

W.B. Yeats. Quarante-cinq poèmes, suivi de La Résurrection. Présentation, choix et traduction de Yves Bonnefoy. Édition bilingue. Poésie/Gallimard, 1993, p. 45. [Hermann, 1989, pour la traduction française.]

Ces vers furent écrits le 21 octobre 1891. Yeats s’adresse à Maud Gonne.

Ollier (Claude). Dans le château noir

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Le Château Noir est accroupi sur ce roc d’enfer, suspendu comme une menace au-dessus de cet abîme. Le Château Noir existe. Il a une place sur la terre et sur la carte, il est plus terrible à voir que les horribles châteaux dessinés par l’imagination extravagante et maladive des poètes ! Le voyageur descend lentement, se trouve devant un nouveau corridor obscur, un vrai tunnel où règne une odeur âcre, l’odeur de la vieille terre qu’on vient de remuer. Il avance avec difficulté. À la fin, pourtant, il arrive devant une porte qui, bien qu’elle semble fermée à clef, cède un peu quand il appuie la main. Une lumière brille de l’autre côté de la porte… Quel spectacle ! Un homme est là au centre de la pièce, assis à un petit bureau, et il écrit. Il tourne le dos. On ne voit que son dos, monstrueux, courbé. Que fait-il là, solitaire ? Qu’écrit-il ? À qui écrit-il ? Ah, voir sa figure ! Le surprendre ! Le voyageur avance d’un pas.

Commentaire
Ces lignes sont extraites de « Pulsion », de Claude Ollier, paru pour la première fois dans « Jacques Derrida », L’Arc, 57, 3e trimestre 1973, pp. 53-58, avant d’être repris dans Nébules, Flammarion, 1981. Elles sont centrées sur la figure de Nabû, qui est le dieu mésopotamien du savoir et de l’écriture. Elles assemblent trois fragments à la manière d’un collage surréaliste (nous pensons à ceux de Max Ernst).

Le premier fragment (« Le Château Noir est accroupi sur ce roc d’enfer, suspendu comme une menace au-dessus de cet abîme. Le Château Noir existe. Il a une place sur la terre et sur la carte, il est plus terrible à voir que les horribles châteaux dessinés par l’imagination extravagante et maladive des poètes ! ») sort tout droit du roman de Gaston Leroux, Le Château noir (1914), chapitre VII, Expédition.

Un second fragment (« Le voyageur descend lentement, se trouve devant un nouveau corridor obscur, un vrai tunnel où règne une odeur âcre, l’odeur de la vieille terre qu’on vient de remuer. Il avance avec difficulté. À la fin, pourtant, il arrive devant une porte qui, bien qu’elle semble fermée à clef, cède un peu quand il appuie la main ») est repris par l’auteur (Claude Ollier), de manière moins littérale mais tout aussi indubitable, d’un passage du Dracula de Bram Stoker.

Quant au troisième fragment (« Une lumière brille de l’autre côté de la porte… Quel spectacle ! Un homme est là au centre de la pièce, assis à un petit bureau, et il écrit. Il tourne le dos. On ne voit que son dos, monstrueux, courbé »), il démarque un roman de Gaston Leroux cette fois, le très célèbre Mystère de la chambre jaune (1907), chapitre XV, Traquenard, où on peut lire: « L’homme est là, assis au petit bureau de Mlle Stangerson, et il écrit. Il me tourne le dos. Il a une bougie devant lui ; mais, comme il est penché sur la flamme de cette bougie, la lumière projette des ombres qui me le déforment. Je ne vois qu’un dos monstrueux, courbé ».

Rimbaud (Arthur). Sensation

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→ Album 5 photos

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Mars 1870


Si quelqu’un vous dit : « J’aime me baigner dans les lacs », il est probable que vous répondiez, dans un premier temps au moins, à ce qu’il y a de positif dans ce propos. Ce sera quelque chose comme : « Et cela t’arrive souvent ? », ou « Dis-moi quel est ton meilleur souvenir de bain dans un lac », ou encore « Pour moi, l’eau y est trop froide ». Mais il pourra arriver aussi que vous repensiez après coup à ce qui vous a été dit, et que vous le compreniez alors tout autrement. Que le propos s’éclaire comme de lui-même, sans que vous ayez à beaucoup réfléchir, d’un sens tout différent. Ainsi vous réveillerez-vous le lendemain matin en songeant que, peut-être, votre interlocuteur a voulu vous signifier, d’une manière polie, qu’il n’aimait pas les bains de mer. Et il pourra même arriver, selon les circonstances, que cette seconde interprétation s’impose à vous comme une évidence. « Mais oui, songerez-vous, c’est bien cela qu’il (ou elle) a voulu me signifier. Comment ai-je pu être si bête pour ne pas le comprendre ? »

Toute affirmation, aussi simple et claire soit-elle, produit son ombre portée, dont le locuteur n’est souvent pas plus maître (conscient) que le destinataire. On ne peut rien affirmer sans suggérer plusieurs autres choses qu’on ne dit pas mais qui s’entendent à travers ce qu’on dit. Si bien que la personne à laquelle on s’adresse a toujours le choix entre ce qu’on lui dit en clair et ce qu’on lui laisse peut-être entendre, volontairement ou sans y songer soi-même.

Le court poème que le très jeune Rimbaud intitule Sensation pose de manière exemplaire la question de ce choix entre deux interprétations possibles, dont l’une paraît clairement assumée par le locuteur tandis que l’autre se déchiffre comme en négatif.

On peut ainsi comprendre dans ces huit vers que l’adolescent est dans l’attente, et le désir, de la découverte de l’amour avec une femme, et que l’expérience de la nature qu’il évoque et qu’il est censé souhaiter préfigure cette rencontre. Mais l’on peut comprendre aussi que l’amour d’une femme n’est pas celui qu’il souhaite, qu’il se trouve au point (à l’âge) où il découvre et s’étonne lui-même de n’y être pas naturellement porté, et que, dans ce désarroi qu’il éprouve, il se réjouit de ce qu’une expérience de la nature, intense et solitaire, sera peut-être en mesure de le remplacer, d’y suppléer.

Rimbaud (Arthur). Enfance

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Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.
Il y a une horloge qui ne sonne pas.
Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.
Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.
Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.
Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.
Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse.

Illuminations (1886)

Du Bellay (Joachim). Heureux qui, comme Ulysse…

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Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.

Les Regrets (1558)

Desportes (Philippe). Icare est chu ici…


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Icare est chu ici, le jeune audacieux,
Qui pour voler au Ciel eut assez de courage :
Ici tomba son corps degarni de plumage,
Laissant tous braves coeurs de sa chute envieux.

Ô bienheureux travail d’un esprit glorieux,
Qui tire un si grand gain d’un si petit dommage !
Ô bienheureux malheur, plein de tant d’avantage
Qu’il rende le vaincu des ans victorieux !

Un chemin si nouveau n’étonna sa jeunesse,
Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse ;
Il eut, pour le brûler, des astres le plus beau.

Il mourut poursuivant une haute aventure,
Le ciel fut son désir, la mer sa sépulture :
Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ?

Les Amours d’Hippolyte (1573)

Baudelaire (Charles). L’Homme et la Mer

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Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Les Fleurs du mal (1857)


Commentaire

On relève, dans la 2e strophe: « Tu te plais à plonger au sein de ton image… » Ce vers nous évoque le personnage mythologique de Narcisse, à ceci près que Narcisse se penche sur l’eau d’une fontaine où son image physique se reflète, tandis qu’ici, dans le déferlement des vagues, il s’agit plutôt d’une image spirituelle. D’ailleurs, la première strophe indique: « La mer est ton miroir; tu contemples ton âme / Dans le déroulement infini de sa lame. »

Que l’homme puisse ignorer certains secrets que sa propre âme contient (ou son cœur), voici une idée tout à fait nouvelle que Ch. Baudelaire énonce, qui sera formalisée au tout début du siècle suivant par Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, sous le titre d’ « inconscient ».

Une autre idée, plus centrale encore, sur laquelle le poème est construit, est celle d’un corps à corps de l’homme avec la mer, une idée confirmée, dans la 4e strophe, par les mentions de « combat », de « lutte ». Le souhait ou le rêve immémorial d’une plongée exploratoire de l’homme dans la mer n’est pas explicitement formulé, mais le texte le suggère. Il nous y conduit de toute sa force, comme au bord d’un basculement dans l’abîme. Car, au moment au Charles Baudelaire écrit, cette exploration paraît irréalisable. Tandis que, quelques années plus tard, elle fournira le thème central d’un roman immédiatement populaire, comme tous ceux de son auteur, et qui était promis à une gloire planétaire.

Les spécialistes pensent identifier certaines sources du poème de Baudelaire chez Balzac. Mais il n’est pas moins intéressant de noter que ces seize vers trouvent un écho dans un roman monumental, paru en 1869-1870, soit moins de dix ans après la première édition des Fleurs du mal, puis qui fut adapté au cinéma, par les studios Walt Disney, en 1954.

Ce roman, c’est bien sûr Vingt mille lieues sous les mers. Jules Verne avait-il lu le poème de Baudelaire? S’en est-il sourvenu? On peut l’imaginer, d’autant qu’il fut un lecteur attentif d’Edgar Allan Poe traduit par le même Baudelaire. Dans les deux textes, de genres si différents, le face à face de l’homme avec la mer prend les formes mouvantes de la rencontre, du ballet, de l’étreinte amoureuse et d’une lutte mortelle.

Le roman s’adresse au jeune public, tandis que le titre du recueil destine le poème aux esthètes adultes. Pourtant certaines gravures qui illustrent l’un ne conviendraient-elles pas aussi bien à l’autre?