Dans sa tête

Revu hier soir, sur Arte TV, le Conte d’été d’Éric Rohmer, que j’avais vu avec Annie quand il est sorti, en 1996, et que je n’avais plus revu depuis. Je ne m’attendais pas à ce que le hasard des programmes télé nous le propose, mais curieusement, dans l’après-midi, j’ai été surpris et heureux de voir le nom du cinéaste cité par Patti Smith dans les premières pages de son livre Dévotion. Annie était chez le coiffeur, je l’attendais en me promenant en ville, et ce livre s’est trouvé sous ma main dans une librairie où je l’ai acheté, et j’ai commencé de le lire en marchant dans les rues. Il faisait froid et gris, et le compte rendu rapide qu’elle fait d’un voyage à Paris me ravissait, un peu comme avait fait le Paris est une fête lu dans mon adolescence. Je me revois en train de lire le livre d’Hemingway dans la rue, un soir d’hiver. Je revois, me semble-t-il, à quel endroit précis du boulevard Gambetta j’étais occupé à le lire, voici une bonne cinquantaine d’années, et ce souvenir, après tout, n’est peut-être pas inexact. Il a très bien pu se faire que je lise quelques pages de ce livre en marchant, comme j’ai fait hier avec celui de Patti Smith. Mais la chose se complique de ce que certains souvenirs musicaux sont, eux aussi, ancrés dans des lieux extérieurs où il m’était pourtant impossible d’écouter de la musique. Je retourne dans ces lieux, aujourd’hui, au hasard de mes promenades répétitives, et presque chaque fois j’entends de nouveau la musique qui résonnait dans ma tête lorsque j’étais adolescent. Très précisément, comme si c’était d’hier, je me souviens de la trompette de Miles Davis jouant Summertime (extrait de l’album Porgy and Bess, 1966) tandis que je débouchais, un matin de plein soleil, à l’angle de la rue Aurore pour me rendre au lycée Beausite où nous étions élèves, Annie et moi, et tout se passe comme si les conditions d’écoute avaient été meilleures alors que si je m’étais trouvé dans une boîte de Harlem, assis devant le trompettiste, à pouvoir le toucher.

Rue Shakespeare

À notre arrivée à Nice, juillet 1955, nous occupons un meublé de la rue Shakespeare, dans le Palais Ophélia. Celui-ci se trouve au numéro 12, un immeuble imposant qu’on est surpris de rencontrer à l’écart de la ville, sur la pente de la colline Saint-Philippe où les rues devaient alors se perdre dans la campagne. J’avais quatre ans et je conserve deux images de cette habitation, l’une où je me trouve pour la première fois de ma vie sous une douche, maintenu par ma mère et ma jeune tante, et où je crois me noyer, la seconde où je suis seul sur le balcon et où, dans mon souvenir, je chante Le jour où la pluie viendra de Gilbert Bécaud, mais ce souvenir ne peut pas être exact, puisque je vois que cette chanson “Monsieur 100 000 volts” ne la crée qu’en 1957. Alors une autre, mais laquelle ? Le fait est que nous n’étions pas malheureux du tout. Le Palais Ophélia était bien plus luxueux qu’aucune maison d’Hussein-Dey, rue Parnet, où nous avions habité jusque là. Aussitôt arrivés à Nice, nous prenons des autobus pour visiter la côte, nous dirigeant très vite vers Monaco et l’Italie. Nous marchions dans les rues où se rencontraient beaucoup de touristes, et où nous avions le sentiment d’évoluer dans un décor de cinéma. Mais le soir, quand nous remontions de la plage par le boulevard Gambetta puis l’avenue Caffarelli, nous tenant tous les trois par la main, et que la nuit déjà nous noyait comme de l’encre, pouvions-nous ne pas ressentir, en même temps que la fatigue, un sentiment douloureux d’éloignement et d’abandon ? Je continue aujourd’hui d’habiter ce quartier. J’ai été satisfait de découvrir que c’est dans cette même rue Shakespeare que Romain Gary et sa mère trouvèrent à se loger à leur arrivée de Pologne à Nice, en 1928. Et je relis Dimanches d’août où Jean et Sylvia se cachent dans une pension Sainte-Anne de la rue Caffarelli, où leur chambre n’est pas assez grande pour contenir d’autre meuble qu’un lit et où, couchés, ils écoutent le bruit de la pluie qui tombe sur les feuillages de l’allée.

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