Autoportrait du poète en costume de deuil

Sur Demain, dès l’aube…, de Victor Hugo

Le texte

1. Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
2. Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
3. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
4. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

5. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
6. Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
7. Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
8. Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

9. Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
10. Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
11. Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
12. Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Commentaire

Ce poème annonce au futur simple (temps de conjugaison plutôt rare en poésie lyrique) un voyage qui se déroulera durant toute la journée du lendemain et que le poète effectuera à pied. Le texte est fortement structuré par une évocation de l’aube au premier vers de la première strophe, et une évocation du soir au premier vers de la troisième, ainsi que par quatre verbes de déplacement:

  • partir (v. 2), de polarité initiale, employé sans qu’il nous soit précisé de quel lieu l’on part ;
  • aller (v. 3), de polarité médiane, employé deux fois avec une double précision de localisation: par la forêt, par la montagne ;
  • marcher (v. 5), de polarité médiane, employé sans autre précision du lieu dans lequel l’on marche ;
  • arriver (v. 11), de polarité finale, avec dans le même vers la mention d’une tombe qui indique que l’on arrive dans un cimetière.

D’entrée de jeu (v. 2), le poète (locuteur) s’adresse à une personne (allocutaire) dont nous ne savons rien, sinon qu’il la tutoie, le pronom déictique prenant ici une valeur immédiatement affectueuse, voire amoureuse, puisqu’il parle d’aller (le) la rejoindre au gré d’un voyage qui débutera à l’aube du lendemain. La réciprocité des sentiments semble parfaite. Le poète sait que la personne à laquelle il s’adresse l’attend (v. 2), tandis que, quant à lui, il affirme (ou avoue) ne pas pouvoir demeurer loin d’elle plus longtemps (v. 4).

Si, une fois lu pour la première fois le premier quatrain du poème, l’on demande à des élèves d’école primaire ou de collège comment ils interprètent les relations évoquées entre les deux personnages, ceux-ci ne manquent pas de parler d’amour. Le poète promet à son amoureuse que, dès le lendemain, il ira la rejoindre. Et, bien sûr, il importe de ne pas contredire ce scénario. Il n’est pas erroné. L’idée que se font les élèves est bien celle que le poète a voulu, ou qu’il a à tout le moins admis que, lors d’une première lecture, le lecteur se fasse. Il convient néanmoins de les prévenir que les choses vont se compliquer dans le second quatrain, et qu’ils doivent par conséquent demeurer attentifs, se montrer perspicaces pour ne point laisser échapper aucun indice capable de leur faire mieux comprendre, ou comprendre autrement la relation qui existe entre celui qui parle et la personne absente.

Dans cette seconde strophe, le mot décisif (que des élèves de l’école élémentaire sont capables de pointer) est l’adjectif triste (v. 8). Pendant ce voyage qu’il effectuera à pied (v. 5), le poète sait qu’il sera triste. Or, s’il allait rejoindre la personne qu’il aime pour la serrer enfin entre ses bras, ainsi qu’on l’a imaginé d’abord, serait-il triste? Bien sûr que non. La découverte est importante. Les quatre vers (5-8) méritent d’être relus à la lumière de ce que l’on a ainsi mis en évidence. Ceux-ci font le portrait d’une personne accablée. Et ce moment de la lecture est peut-être le mieux choisi pour rompre le suspens en livrant le secret.

Oui, la personne à laquelle Victor Hugo s’adresse ici est quelqu’un qu’il aime. Mais, hélas, ce n’est point sa femme, ni son amante. C’est sa fille, sa chère Léopoldine qui est morte et dont il s’engage à visiter la tombe.

Les circonstances dans lesquelles Léopoldine a disparu du monde réel, noyée dans l’eau de la Seine en compagnie de son mari, Charles Vacquerie, à Villequier (Seine-Maritime), le 4 septembre 1843, méritent d’être expliquées, même si le texte n’y fait pas référence. On peut même affirmer qu’elles doivent l’être, que le poète a voulu qu’elles le soient. Ou qu’il a, à tout le moins, prévu qu’elles le seraient. Mais ce n’est pas tout.

Outre le triste du vers 8, un autre adjectif mérite de retenir notre attention dans ce même quatrain, son occurence étant ici des plus étonnantes et des plus révélatrices. Il est presque impossible que des élèves d’école primaire ou de collège se montrent capables de le découvrir, de s’y arrêter sans qu’un adulte le pointe, si bien qu’il paraît indispensable que l’enseignant à un moment ou à un autre le leur désigne. Je parle du très surprenant inconnu qui apparaît au vers 7.

Victor Hugo dit de lui-même qu’il voyagera incognito. N’est-ce point extraordinaire? Lorsqu’on demande à des enfants d’aujourd’hui ce qu’il convient de comprendre en cela, ils s’en tiennent le plus souvent à une paraphrase, leur réponse consistant à dire qu’en effet personne sur le chemin ne le reconnaîtra. Ainsi ne s’étonnent-ils pas que la question puisse se poser, confondant dans leur esprit l’auteur des Voix intérieures avec telle personnalité célèbre de la société dans laquelle ils vivent aujourd’hui et que Guy Debord a désignée comme celle du spectacle.

Aujourd’hui tant de gens sont connus pour être passés au moins une fois à la télévision, ou plus modestement parce qu’ils possèdent un profil Facebook sur lequel ils publient quantité de photos et de vidéos où on les voit ! L’on n’imagine plus qu’un artiste puisse paraître en public sans que personne ne le reconnaisse. Ainsi, l’erreur de perspective que des enfants ou que de jeunes adolescents ne peuvent éviter de commettre tient-elle à ce qu’ils ont grandi à l’ère de la photo, de la télévision et d’Internet, tandis que l’œuvre que nous leur proposons de lire date du XIXe siècle.

Pour que l’auteur indique que personne ne le reconnaîtra sur le chemin de campagne qu’il prévoit de parcourir, il faut que l’inverse puisse s’imaginer. Or, comment un peintre, un poète, un musicien pouvait-il être reconnu au hasard de l’espace public, alors que les “grands hommes” politiques de l’époque ne l’étaient qu’en de rares circonstances, grâce aux affiches criardes et aux méchants portraits publiés dans la presse? La chose était très improbable. Ou, du moins, le fut-elle en France et peut-être en Europe jusqu’à Victor Hugo lui-même. Car celui-ci fut le premier à connaître de son vivant une gloire si grande qu’il a pu arriver que tels notables normands l’arrêtent et le saluent en son nom, le chapeau à la main, sur un chemin de campagne, un peu comme cela se passe dans La rencontre ou Bonjour, Monsieur Courbet de 1854.

Précisons cependant que cette célébrité ne fut pas due à son seul talent d’écrivain mais aussi à son engagement politique qui en fit l’un des premiers “grands intellectuels” français après Voltaire. Et surtout qu’elle était loin d’avoir atteint son apogée au moment dont on parle.

Car le poème fut composé en 1847, publié dans Les Contemplations en 1856 seulement, et son auteur devait survivre longtemps encore à la disparition de sa fille, à savoir jusqu’en 1885 où ses propres obsèques donnèrent lieu à une cérémonie officielle, qui conduisit son cercueil au Panthéon, suivi par une foule immense de parisiens. Si bien qu’une idée étrange, dérangeante, se forme inévitablement dans l’esprit du lecteur, qui consistera à se demander comment Victor Hugo peut songer à sa propre gloire en une telle circonstance.

Il promet de se rendre sur la tombe de sa fille, morte trop jeune, dans des conditions tellement inattendues et tellement romantiques. Mais, chemin faisant, il songe qu’il pourrait arriver que des passants le reconnaissent. Il en refuse l’idée, bien sûr, mais il y songe quand même. Et, du coup, c’est toute cette seconde strophe qui suscite une nouvelle lecture, moins naïve sans être moins émouvante, où l’on s’étonnera de ce que l’auteur considère sa propre personne de manière si précise, qu’il se peigne avec tant de soin et, osons le mot, tant de complaisance, tandis que Léopoldine demeure totalement invisible, à la fois innomée et non-dite, puisqu’aucun mot n’évoque son apparence physique, sa grâce de jeune adulte, ni aucun trait de son caractère, ni aucun événement de sa vie.

Dans cette œuvre, qui se lit d’abord comme un poème d’amour, où l’auteur provoque de lui-même une équivoque quasi incestueuse, la jeune femme reste un fantôme et son poète de père occupe toute la place.

Toute la place? Non pas. Dans la troisième strophe, le paysage surgit avec d’autant plus de force et de netteté que l’auteur affirme qu’il ne le regardera pas (v. 9). Le vers 10 est l’un parmi les plus beaux de notre langue, étonnant en ce qu’il montre les bateaux descendant de l’horizon vers la côte, dont on peut imaginer qu’elle se dérobe à la vue, au pied d’une falaise dont le voyageur à pied est parvenu au faîte. S’imaginant debout, dressé sur ce poste d’observation (ou de vigie), le poète se montre fidèle à sa perception visuelle, ou plutôt à la projection mentale qu’il décrit (car enfin, il n’y est pas) de manière si simple et si exacte qu’il semble avoir oublié ce qu’il sait (ou croit savoir) à propos de la mer, dont on dit qu’elle est plate. Et cela trente ans avant que le critique et humoriste Louis Leroy parle pour la première fois d’Impressionnisme à propos d’Impression au soleil levant de Claude Monet.

Enfin, quelques années plus tard (1853-1856), séjournant dans une maison sinistre de l’île de Jersey dans la Manche, il fera tourner les tables pour communiquer avec sa chère défunte, mais aussi, dit-on, avec Chateaubriand, Dante, Racine, Marat, Charlotte Corday, Robespierre, Annibal, André Chénier, Mahomet, Jacob, Shakespeare, Luther, Eschyle, Molière, Aristote, Anacréon, Lord Byron, Walter Scott, Galilée, Josué, Platon, Isaïe, Louis XVI, Napoléon 1er, Jésus-Christ. Question de rester entre soi.

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Quand Fantômas se transforme en Batman

Sur La Chauve-souris, de Robert Desnos

Le texte

1. À mi-carême, en carnaval,
2. On met un masque de velours.
3. Où va le masque après le bal ?
4. Il vole à la tombée du jour.

5. Oiseau de poils, oiseau sans plumes.
6. Il sort, quand l’étoile s’allume,
7. De son repaire de décombres.
8. Chauve-souris, masque de l’ombre.

Commentaire

Dans ce poème, l’auteur compare la chauve-souris à un masque, mot qui désigne dans le texte (v. 2) l’accessoire de velours noir qu’on pose sur son visage à l’occasion du carnaval ou pour un bal, mais aussi (v. 3) la personne qui, portant ce masque, se transforme en chauve-souris.

Les jeunes lecteurs d’aujourd’hui ont tout naturellement tendance à confondre cet homme chauve-souris avec le Batman popularisé depuis les années 1990 par le cinéma hollywoodien. La question qui se pose est donc celle de savoir si cette identification est légitime. Pour y répondre, il convient de préciser que le poème date de 1944 en France, tandis que le Batman représenté au cinéma fut d’abord un personnage de bande-dessinée, inventé aux États-Unis en 1939 par le dessinateur Bob Kane et le scénariste Bill Finger.

Est-il imaginable que quelque échantillon de ces BD américaines soit parvenu entre les mains de Robert Desnos pendant la guerre? Ce n’est pas impossible. L’artiste était ouvert à tout. Mais ce qui est certain, c’est qu’il se montrait, comme beaucoup de ses anciens amis surréalistes, grand amateur de Fantômas, le très français personnage de roman-feuilleton, créé en 1910-1911 par Pierre Soumettre et Marcel Allain, et adapté dès 1913-1914 au cinéma par Louis Feuillade.

Il lui consacra même une Complainte de Fantômas, créée en 1933 à la radio sur une musique de Kurt Weill. Et si Fantômas est un sinistre criminel plutôt qu’un justicier à la manière de Batman, il montre une semblable capacité à passer inaperçu, le jour durant, pour surgir la nuit venue là où on l’attend le moins, prioritairement sur les toit de Paris (et non pas de Gotham City, ça c’est l’autre) où, drapé dans une cape noire, la tête coiffée d’un haut-de-forme, le visage masqué de noir aussi, il profile sa silhouette inquiétante sur un ciel nocturne barbouillé de nuages.

Les huit octosyllabes de ce poème sont construits sur une opposition entre, d’une part, une thématique de la fête (la mi-carême, le carnaval, le bal) et, d’autre part, une thématique de la nuit, et d’une nuit particulièrement sombre puisqu’elle n’est pas celle seulement de “l’étoile [qui] s’allume” (v. 6) et des flonflons de bal, mais celle aussi des “décombres” (v. 7) où l’ “Oiseau de poils, oiseau sans plumes” a son “repaire” (v. 5).

Nous savons que la chauve-souris (la vraie) aime à s’abriter dans les vieux murs comme dans les cavités souterraines. L’idée de décombres ne devrait donc pas nous surprendre outre mesure. Ni nous effrayer. Ni nous attrister. Pourtant, lorsqu’on sait un peu d’histoire, quand on n’est pas tout à fait ignorant de la vie du poète, le mot se charge d’un sens beaucoup plus lourd.

Robert Desnos s’engage dans la Résistance très tôt pendant la guerre. Il fait partie du réseau AGIR, lié au Secret Intelligence Service (oui, oui, le célèbre MI6 de James Bond) dès juillet 1942. Or, les 30 Chantefables à chanter sur n’importe quel air sont publiées en 1944, après que leur auteur a été arrêté par la Gestapo.

S’en suit plus d’une année d’interrogatoires, de transports dans des wagons à bestiaux, de nudité, de froid et de privations. Desnos devait mourir, hélas, d’épuisement le 8 juin 1945 dans le camp de Terezin (République Tchèque) que les SS avaient déjà fui quand il fut découvert et ouvert par l’Armée rouge. Mais, avant cet épilogue tragique, nous devons imaginer—et faire en sorte que nos élèves imaginent aussi—la période parisienne durant laquelle l’auteur mène une double existence, ne dérogeant guère, le jour durant, à ses habitudes de journaliste et d’homme du monde, continuant d’écrire et de publier les poèmes les plus amoureux, les plus fiévreux, les plus déglingués, les plus charmants, tandis que la nuit, en secret, il se livre à des activités terriblement dangereuses mais les plus nécessaires aussi au service des Alliés.

Une question fulgurante traverse le poème, celle du vers 3 : “Où va le masque après le bal?” Aujourd’hui nous savons que le masque en question se conduisit en héros. À savoir qu’il aida à transmettre à nos alliés britanniques des renseignements décisifs concernant l’installation, en France, de rampes de lancement dédiées aux fusées V1 que les Allemands dirigeaient contre leur territoire, et travailla à la fabrication et à la distribution de faux papiers pour des personnes menacées.

Ce poème est ainsi celui où l’odieux Fantômas entre en résistance, et se transforme en Batman !

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Luxe moderne et vieille Hollande

Sur L’Invitation au voyage, de Charles Baudelaire

Le texte

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Commentaire

Le goût du luxe est-il bien compatible avec l’idéal artistique? Sans doute n’est-il pas d’œuvre d’art qu’on ne puisse regarder comme le produit d’un artisanat de luxe. Cela pourtant ne s’avoue pas. L’on ne s’attend pas à voir la poésie vanter la richesse matérielle, la préciosité des objets qui ornent les maisons de certaines familles. Le poète, depuis toujours, aurait fait vœu de pauvreté. De manière plus précise, le poète romantique est celui qui s’oppose par toutes les fibres de son âme au triomphe bourgeois de l’industrie et du commerce. Or, Baudelaire fut très pauvre. Il rejeta les valeurs et les usages de la société de son temps. Il changea sans cesse de domicile, transportant de l’un à l’autre ses liasses de papiers dont on craint toujours, rétrospectivement, que quelques-uns d’entre eux viennent à s’égarer. Il se conduisit de manière en tout point provocante et autodestructrice, consommant tout ce qui pouvait lui tomber sous la main de drogues et d’alcools. Il écrivit enfin des textes difficiles et bizarres, qui lui valurent un procès pour outrage aux bonnes mœurs et, bien sûr, de n’être jamais reçu à l’Académie française où il eût tant aimé (était-il donc naïf) qu’on lui accordât un fauteuil. Ce qui n’empêche que le « luxe » occupe une place centrale dans l’un de ses poèmes les plus célèbres et les plus beaux.

Eût-il parlé de « luxe » par métaphore, pour évoquer l’éclat des étoiles dans le ciel ou la fine luisance des gouttes de pluie sur le carreau, l’on comprendrait encore. Mais non. Le luxe dont il s’agit dans L’Invitation au voyage est celui des meubles et des étoffes, des parfums, des bijoux et des fleurs qui s’achètent après qu’ils ont été transportés par bateau de l’autre bout du monde. Est-ce à dire que l’auteur du Vin des chiffonniers trahit ici son camp, qu’il se convertit aux goûts et aux valeurs des classes supérieures du Second Empire? Bien sûr que non. Tout se passe au contraire comme s’il allait chercher le luxe dans le camp adverse pour le ramener dans le sien, qui est celui de l’art, où il changera de signe.

Le point important est que le luxe se trouve ici promis à une personne aimée en compagnie de laquelle il s’agira de fuir, de passer des frontières, d’aller s’établir dans une autre ville où l’on vivra caché. La personne à laquelle Charles Baudelaire propose de partir, les biographes ont quelques raisons de penser que c’est Marie Daubrun, une comédienne dont il s’était épris. Et quant à la destination évoquée, on comprend qu’il s’agit de la Hollande où Baudelaire pourtant semble n’être jamais allé.

Dans la haute société parisienne (et, plus largement, européenne) de ce milieu du 19e, le luxe reste encore, comme il l’était dans toutes les sociétés traditionnelles, le signe apparent de la richesse. Une marque ostentatoire. Tandis que soudain ici, le signe est renversé. Il s’agira (il s’agirait), pour le couple illégitime, de se dérober au regard et au jugement des autres. De vivre caché dans une chambre louée où la beauté des choses matérielles favorisera l’aiguisement des sens, exaltera la volupté des âmes et des corps. Démarche que les protagonistes conduiront ensemble dans le calme et la douceur. Dans le respect d’un échange fraternel (« Mon enfant, ma sœur… »). Et qui se rapportera ainsi, plutôt qu’à la débauche, à ce que Michel Foucault, plus près de nous, désigne comme « gouvernement de soi ».

Le voyage ne se fit pas (remarquons que, dans le texte, les verbes sont au présent du conditionnel et non pas au futur de l’indicatif), et d’ailleurs les biographes doutent fort que Marie Daubrun fut jamais sa maîtresse. Mais l’œuvre d’art est là, parmi les plus belles de notre littérature, les plus hautement inspirées, et elle annonce un renversement de la place et de la fonction du luxe qui semble trouver son aboutissement dans ce début de 21e siècle, sous nos yeux.

Dans son ouvrage intitulé Le luxe éternel, publié en 2003, Gilles Lipovetsky écrit:

Au travers des dépenses coûteuses, hommes et femmes s’emploient moins à être socialement conformes qu’à éprouver des émotions esthétiques ou sensitives, moins à faire étalage de richesse qu’à ressentir des moments de volupté. Invitation au voyage, invitation aux délices des cinq sens, le luxe s’identifie tendanciellement à une fête privée, à une fête des sens. La quête des jouissances privées a pris le pas sur l’exigence d’affichage et de reconnaissance sociale : l’époque contemporaine voit s’affirmer un luxe de type inédit, un luxe émotionnel, expérientiel, psychologisé, substituant la primauté des sensations intimes à celle de la théâtralité sociale.

Quant au choix de cet Amsterdam fantasmé, dont le nom dans le texte reste tu, il pourrait avoir été inspiré à l’auteur par les récits que lui faisait son ami Gérard de Nerval. L’explication est crédible. Mais il en existe une autre. Antoine Adam suggère que Baudelaire aurait pu lire une lettre de Descartes à Guez de Balzac, datée d’Amsterdam le 5 mai 1631, dont voici le texte:

Monsieur,

J’ai porté ma main contre mes yeux pour voir si je ne dormais point, lorsque j’ai lu dans votre lettre que vous aviez dessein de venir ici; et maintenant encore je n’ose me réjouir autrement de cette nouvelle, que comme si je l’avais seulement songée. Toutefois je ne trouve pas fort étrange qu’un esprit, grand et généreux comme le vôtre, ne se puisse accommoder à ces contraintes serviles, auxquelles on est obligé dans la Cour; et puisque vous m’assurez tout de bon, que Dieu vous a inspiré de quitter le monde, je croirais pécher contre le Saint-Esprit, si je tâchais à vous détourner d’une si sainte résolution.

Même vous devez pardonner à mon zèle, si je vous convie de choisir Amsterdam pour votre retraite et de la préférer, je ne vous dirai pas seulement à tous les couvents des Capucins et des Chartreux, où force honnêtes gens se retirent, mais aussi à toutes les plus belles demeures de France et d’Italie, même à ce célèbre Ermitage dans lequel vous étiez l’année passée. Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toujours une infinité de commodités, qui ne se trouvent que dans les villes; et la solitude même qu’on y espère, ne s’y rencontre jamais toute parfaite. Je veux bien que vous y trouviez un canal, qui fasse rêver les plus grands parleurs, et une vallée si solitaire, qu’elle puisse leur inspirer du transport et de la joie; mais mal aisément se peut-il faire, que vous n’ayez aussi quantité de petits voisins, qui vous vont quelquefois importuner, et de qui les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris. Au lieu qu’en cette grande ville où je suis, n’y ayant aucun homme, excepté moi, qui n’exerce la marchandise, chacun y est tellement attentif à son profit, que j’y pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne.

Je me vais promener tous les jours parmi la confusion d’un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées, et je n’y considère pas autrement les hommes que j’y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent en vos forêts, ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n’interrompt pas plus mes rêveries, que ferait celui de quelque ruisseau. Que si je fais quelquefois réflexion sur leurs actions, j’en reçois le même plaisir, que vous feriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire que je n’y manque d’aucune chose. Que s’il y a du plaisir à voir croître les fruits en vos vergers, et a y être dans l’abondance jusques aux yeux, pensez-vous qu’il n’y en ait pas bien autant, à voir venir ici des vaisseaux, qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, et tout ce qu’il y a de rare en l’Europe? Quel autre lieu pourrait-on choisir au reste du monde, où toutes les commodités de la vie, et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées, soient si faciles à trouver qu’en celui-ci? Quel autre pays, où l’on puisse jouir d’une liberté si entière, où l’on puisse dormir avec moins d’inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied exprès pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, et où il soit demeuré plus de reste de l’innocence de nos aïeux? Je ne sais comment vous pouvez tant aimer l’air d’Italie, avec lequel on respire si souvent la peste, et où toujours la chaleur du jour est insupportable, la fraîcheur du soir malsaine, et où l’obscurité de la nuit couvre des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les hivers du Septentrion, dites-moi quelles ombres, quel éventail, quelles fontaines vous pourraient si bien préserver à Rome des incommodités de la chaleur, comme un poêle et un grand feu vous exempteront ici d’avoir froid ?

Au reste, je vous dirai que je vous attends avec un petit recueil de rêveries, qui ne vous seront peut-être pas désagréables; et soit que vous veniez, ou que vous ne veniez pas, je serai toujours passionnément, etc.

Descartes. Œuvres philosophiques (1618-1637), Tome 1. Éd. de F. Alquié. Grasset, 1963, pp. 291-293 (p. 292, n. 2).

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