Thérèse et Lucien

Je me souviens de leur pauvreté comme d’une joie, comme d’un dépouillement comparable à la minceur des corps. Tout ce qu’ils possédaient pouvait tenir dans une charrette qu’ils tiraient eux-mêmes d’un logement à l’autre où il leur arrivait de déménager comme on change d’hôtel, et où se retrouvaient le même petit nombre d’objets, dans la cuisine la poêle dans laquelle ma grand-mère Thérèse préparait pour nous ses omelettes de pommes de terre. Je me souviens de leur joie comme d’un aspect corporel de cette pauvreté qui leur faisait aimer le soleil et la mer, avec sable et sel luisants sur vos paupières, incrustés sous les ongles de vos orteils, comme un aspect aussi de leur piété catholique, celle de Thérèse au moins, qui lui faisait visiter, et nous avec elle, les églises perdues dans les hauteurs de la ville, plantées de rares eucalyptus, depuis où, vers le soir, on apercevait la mer et les nuages qui se formaient au-dessus de la mer et qui bientôt seraient sur vous, vous inondant de pluie. Je n’imagine pas davantage que leurs visages eussent été aussi bien inondés de rire s’ils avaient possédé une voiture, des meubles, un téléphone posé sur un buffet, plutôt que cette simple blouse que Thérèse achetait aux étals du marché pour remplacer celle qu’elle lavait le soir, étendait à sa fenêtre pour s’en revêtir toute propre au matin et qui s’usait aux coudes et au derrière. Ils n’imaginaient pas de pouvoir posséder un autre crucifix que celui qu’ils suspendaient au mur de leur chambre, et mon grand-père Lucien n’eût pas mieux connu les chevaux du fait d’en posséder un à lui, plutôt que de seulement recevoir dans sa forge ceux qu’on lui amenait, un à la suite de l’autre, pour qu’il les ferre. Leur pauvreté était une spiritualité innocente à laquelle il semble aujourd’hui presque impossible d’atteindre ni seulement d’aspirer. Elle faisait d’eux des enfants, encore qu’eux-mêmes ornés d’enfants et de petits-enfants comme les Hobbits de Tolkien.

Revenant de la plage

Revenant de la plage à la nuit tombée mais ce n’est pas l’été, fin novembre, nuages lourds et bas sur la mer et les premières gouttes de pluie, froides, nous devons rentrer, nous arracher à la mer, à sa musique sombre qui résonne au fond du crâne ; battant les tempes, vagues longues et le roulement des galets ; nous arracher aux lueurs du soir dans le bleu d’encre, le noir charbon et tableau d’ardoise ; tournant le dos à la mer pour enfiler les rues ; la laisser derrière soi sachant qu’on la retrouvera dans le sommeil puis plus tard dans la mort ; comme au fond d’une cave, dans le parfum de terre remuée ; je songe à Robert Schumann dans le film de Helma Sanders-Brahms, qui laisse ses hôtes réunis autour de la table au milieu du dîner pour aller chercher d’autres bouteilles à la cave, ouvre la trappe, descend les marches de l’escalier de bois, disparaît en chantonnant peut-être, mais ensuite on ne l’entend plus, on ne le voit plus revenir, si bien qu’à force, Clara navrée, tordant ses mains, se confond en excuses auprès de leurs hôtes debout déjà, qui remettent redingotes et chapeaux et se résolvent à partir dans la nuit froide qui les attend dehors, où leurs pas claqueront sur les pavés ; odeur de cigares ; odeur de neige invisible sur les premiers sommets, de terre mouillée et de vin, et les faibles lueurs derrière les vitres où les petits enfants convoités par les loups montrent des têtes roses ; la pluie très vite est devenue plus forte, tandis que nous marchions côte à côte, craignant à chaque pas de glisser, aveuglés que nous étions, enveloppés par ses plis luisants comme de la bave d’araignée.