Autoportrait du poète en costume de deuil

Sur Demain, dès l’aube…, de Victor Hugo

Le texte

1. Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
2. Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
3. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
4. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

5. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
6. Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
7. Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
8. Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

9. Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
10. Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
11. Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
12. Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Commentaire

Ce poème annonce au futur simple (temps de conjugaison plutôt rare en poésie lyrique) un voyage qui se déroulera durant toute la journée du lendemain et que le poète effectuera à pied. Le texte est fortement structuré par une évocation de l’aube au premier vers de la première strophe, et une évocation du soir au premier vers de la troisième, ainsi que par quatre verbes de déplacement:

  • partir (v. 2), de polarité initiale, employé sans qu’il nous soit précisé de quel lieu l’on part ;
  • aller (v. 3), de polarité médiane, employé deux fois avec une double précision de localisation: par la forêt, par la montagne ;
  • marcher (v. 5), de polarité médiane, employé sans autre précision du lieu dans lequel l’on marche ;
  • arriver (v. 11), de polarité finale, avec dans le même vers la mention d’une tombe qui indique que l’on arrive dans un cimetière.

D’entrée de jeu (v. 2), le poète (locuteur) s’adresse à une personne (allocutaire) dont nous ne savons rien, sinon qu’il la tutoie, le pronom déictique prenant ici une valeur immédiatement affectueuse, voire amoureuse, puisqu’il parle d’aller (le) la rejoindre au gré d’un voyage qui débutera à l’aube du lendemain. La réciprocité des sentiments semble parfaite. Le poète sait que la personne à laquelle il s’adresse l’attend (v. 2), tandis que, quant à lui, il affirme (ou avoue) ne pas pouvoir demeurer loin d’elle plus longtemps (v. 4).

Si, une fois lu pour la première fois le premier quatrain du poème, l’on demande à des élèves d’école primaire ou de collège comment ils interprètent les relations évoquées entre les deux personnages, ceux-ci ne manquent pas de parler d’amour. Le poète promet à son amoureuse que, dès le lendemain, il ira la rejoindre. Et, bien sûr, il importe de ne pas contredire ce scénario. Il n’est pas erroné. L’idée que se font les élèves est bien celle que le poète a voulu, ou qu’il a à tout le moins admis que, lors d’une première lecture, le lecteur se fasse. Il convient néanmoins de les prévenir que les choses vont se compliquer dans le second quatrain, et qu’ils doivent par conséquent demeurer attentifs, se montrer perspicaces pour ne point laisser échapper aucun indice capable de leur faire mieux comprendre, ou comprendre autrement la relation qui existe entre celui qui parle et la personne absente.

Dans cette seconde strophe, le mot décisif (que des élèves de l’école élémentaire sont capables de pointer) est l’adjectif triste (v. 8). Pendant ce voyage qu’il effectuera à pied (v. 5), le poète sait qu’il sera triste. Or, s’il allait rejoindre la personne qu’il aime pour la serrer enfin entre ses bras, ainsi qu’on l’a imaginé d’abord, serait-il triste? Bien sûr que non. La découverte est importante. Les quatre vers (5-8) méritent d’être relus à la lumière de ce que l’on a ainsi mis en évidence. Ceux-ci font le portrait d’une personne accablée. Et ce moment de la lecture est peut-être le mieux choisi pour rompre le suspens en livrant le secret.

Oui, la personne à laquelle Victor Hugo s’adresse ici est quelqu’un qu’il aime. Mais, hélas, ce n’est point sa femme, ni son amante. C’est sa fille, sa chère Léopoldine qui est morte et dont il s’engage à visiter la tombe.

Les circonstances dans lesquelles Léopoldine a disparu du monde réel, noyée dans l’eau de la Seine en compagnie de son mari, Charles Vacquerie, à Villequier (Seine-Maritime), le 4 septembre 1843, méritent d’être expliquées, même si le texte n’y fait pas référence. On peut même affirmer qu’elles doivent l’être, que le poète a voulu qu’elles le soient. Ou qu’il a, à tout le moins, prévu qu’elles le seraient. Mais ce n’est pas tout.

Outre le triste du vers 8, un autre adjectif mérite de retenir notre attention dans ce même quatrain, son occurence étant ici des plus étonnantes et des plus révélatrices. Il est presque impossible que des élèves d’école primaire ou de collège se montrent capables de le découvrir, de s’y arrêter sans qu’un adulte le pointe, si bien qu’il paraît indispensable que l’enseignant à un moment ou à un autre le leur désigne. Je parle du très surprenant inconnu qui apparaît au vers 7.

Victor Hugo dit de lui-même qu’il voyagera incognito. N’est-ce point extraordinaire? Lorsqu’on demande à des enfants d’aujourd’hui ce qu’il convient de comprendre en cela, ils s’en tiennent le plus souvent à une paraphrase, leur réponse consistant à dire qu’en effet personne sur le chemin ne le reconnaîtra. Ainsi ne s’étonnent-ils pas que la question puisse se poser, confondant dans leur esprit l’auteur des Voix intérieures avec telle personnalité célèbre de la société dans laquelle ils vivent aujourd’hui et que Guy Debord a désignée comme celle du spectacle.

Aujourd’hui tant de gens sont connus pour être passés au moins une fois à la télévision, ou plus modestement parce qu’ils possèdent un profil Facebook sur lequel ils publient quantité de photos et de vidéos où on les voit ! L’on n’imagine plus qu’un artiste puisse paraître en public sans que personne ne le reconnaisse. Ainsi, l’erreur de perspective que des enfants ou que de jeunes adolescents ne peuvent éviter de commettre tient-elle à ce qu’ils ont grandi à l’ère de la photo, de la télévision et d’Internet, tandis que l’œuvre que nous leur proposons de lire date du XIXe siècle.

Pour que l’auteur indique que personne ne le reconnaîtra sur le chemin de campagne qu’il prévoit de parcourir, il faut que l’inverse puisse s’imaginer. Or, comment un peintre, un poète, un musicien pouvait-il être reconnu au hasard de l’espace public, alors que les “grands hommes” politiques de l’époque ne l’étaient qu’en de rares circonstances, grâce aux affiches criardes et aux méchants portraits publiés dans la presse? La chose était très improbable. Ou, du moins, le fut-elle en France et peut-être en Europe jusqu’à Victor Hugo lui-même. Car celui-ci fut le premier à connaître de son vivant une gloire si grande qu’il a pu arriver que tels notables normands l’arrêtent et le saluent en son nom, le chapeau à la main, sur un chemin de campagne, un peu comme cela se passe dans La rencontre ou Bonjour, Monsieur Courbet de 1854.

Précisons cependant que cette célébrité ne fut pas due à son seul talent d’écrivain mais aussi à son engagement politique qui en fit l’un des premiers “grands intellectuels” français après Voltaire. Et surtout qu’elle était loin d’avoir atteint son apogée au moment dont on parle.

Car le poème fut composé en 1847, publié dans Les Contemplations en 1856 seulement, et son auteur devait survivre longtemps encore à la disparition de sa fille, à savoir jusqu’en 1885 où ses propres obsèques donnèrent lieu à une cérémonie officielle, qui conduisit son cercueil au Panthéon, suivi par une foule immense de parisiens. Si bien qu’une idée étrange, dérangeante, se forme inévitablement dans l’esprit du lecteur, qui consistera à se demander comment Victor Hugo peut songer à sa propre gloire en une telle circonstance.

Il promet de se rendre sur la tombe de sa fille, morte trop jeune, dans des conditions tellement inattendues et tellement romantiques. Mais, chemin faisant, il songe qu’il pourrait arriver que des passants le reconnaissent. Il en refuse l’idée, bien sûr, mais il y songe quand même. Et, du coup, c’est toute cette seconde strophe qui suscite une nouvelle lecture, moins naïve sans être moins émouvante, où l’on s’étonnera de ce que l’auteur considère sa propre personne de manière si précise, qu’il se peigne avec tant de soin et, osons le mot, tant de complaisance, tandis que Léopoldine demeure totalement invisible, à la fois innomée et non-dite, puisqu’aucun mot n’évoque son apparence physique, sa grâce de jeune adulte, ni aucun trait de son caractère, ni aucun événement de sa vie.

Dans cette œuvre, qui se lit d’abord comme un poème d’amour, où l’auteur provoque de lui-même une équivoque quasi incestueuse, la jeune femme reste un fantôme et son poète de père occupe toute la place.

Toute la place? Non pas. Dans la troisième strophe, le paysage surgit avec d’autant plus de force et de netteté que l’auteur affirme qu’il ne le regardera pas (v. 9). Le vers 10 est l’un parmi les plus beaux de notre langue, étonnant en ce qu’il montre les bateaux descendant de l’horizon vers la côte, dont on peut imaginer qu’elle se dérobe à la vue, au pied d’une falaise dont le voyageur à pied est parvenu au faîte. S’imaginant debout, dressé sur ce poste d’observation (ou de vigie), le poète se montre fidèle à sa perception visuelle, ou plutôt à la projection mentale qu’il décrit (car enfin, il n’y est pas) de manière si simple et si exacte qu’il semble avoir oublié ce qu’il sait (ou croit savoir) à propos de la mer, dont on dit qu’elle est plate. Et cela trente ans avant que le critique et humoriste Louis Leroy parle pour la première fois d’Impressionnisme à propos d’Impression au soleil levant de Claude Monet.

Enfin, quelques années plus tard (1853-1856), séjournant dans une maison sinistre de l’île de Jersey dans la Manche, il fera tourner les tables pour communiquer avec sa chère défunte, mais aussi, dit-on, avec Chateaubriand, Dante, Racine, Marat, Charlotte Corday, Robespierre, Annibal, André Chénier, Mahomet, Jacob, Shakespeare, Luther, Eschyle, Molière, Aristote, Anacréon, Lord Byron, Walter Scott, Galilée, Josué, Platon, Isaïe, Louis XVI, Napoléon 1er, Jésus-Christ. Question de rester entre soi.

Voir le Moulin à paroles (M@P) →

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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