Quand Fantômas se transforme en Batman

Sur La Chauve-souris, de Robert Desnos

Le texte

1. À mi-carême, en carnaval,
2. On met un masque de velours.
3. Où va le masque après le bal ?
4. Il vole à la tombée du jour.

5. Oiseau de poils, oiseau sans plumes.
6. Il sort, quand l’étoile s’allume,
7. De son repaire de décombres.
8. Chauve-souris, masque de l’ombre.

Commentaire

Dans ce poème, l’auteur compare la chauve-souris à un masque, mot qui désigne dans le texte (v. 2) l’accessoire de velours noir qu’on pose sur son visage à l’occasion du carnaval ou pour un bal, mais aussi (v. 3) la personne qui, portant ce masque, se transforme en chauve-souris.

Les jeunes lecteurs d’aujourd’hui ont tout naturellement tendance à confondre cet homme chauve-souris avec le Batman popularisé depuis les années 1990 par le cinéma hollywoodien. La question qui se pose est donc celle de savoir si cette identification est légitime. Pour y répondre, il convient de préciser que le poème date de 1944 en France, tandis que le Batman représenté au cinéma fut d’abord un personnage de bande-dessinée, inventé aux États-Unis en 1939 par le dessinateur Bob Kane et le scénariste Bill Finger.

Est-il imaginable que quelque échantillon de ces BD américaines soit parvenu entre les mains de Robert Desnos pendant la guerre? Ce n’est pas impossible. L’artiste était ouvert à tout. Mais ce qui est certain, c’est qu’il se montrait, comme beaucoup de ses anciens amis surréalistes, grand amateur de Fantômas, le très français personnage de roman-feuilleton, créé en 1910-1911 par Pierre Soumettre et Marcel Allain, et adapté dès 1913-1914 au cinéma par Louis Feuillade.

Il lui consacra même une Complainte de Fantômas, créée en 1933 à la radio sur une musique de Kurt Weill. Et si Fantômas est un sinistre criminel plutôt qu’un justicier à la manière de Batman, il montre une semblable capacité à passer inaperçu, le jour durant, pour surgir la nuit venue là où on l’attend le moins, prioritairement sur les toit de Paris (et non pas de Gotham City, ça c’est l’autre) où, drapé dans une cape noire, la tête coiffée d’un haut-de-forme, le visage masqué de noir aussi, il profile sa silhouette inquiétante sur un ciel nocturne barbouillé de nuages.

Les huit octosyllabes de ce poème sont construits sur une opposition entre, d’une part, une thématique de la fête (la mi-carême, le carnaval, le bal) et, d’autre part, une thématique de la nuit, et d’une nuit particulièrement sombre puisqu’elle n’est pas celle seulement de “l’étoile [qui] s’allume” (v. 6) et des flonflons de bal, mais celle aussi des “décombres” (v. 7) où l’ “Oiseau de poils, oiseau sans plumes” a son “repaire” (v. 5).

Nous savons que la chauve-souris (la vraie) aime à s’abriter dans les vieux murs comme dans les cavités souterraines. L’idée de décombres ne devrait donc pas nous surprendre outre mesure. Ni nous effrayer. Ni nous attrister. Pourtant, lorsqu’on sait un peu d’histoire, quand on n’est pas tout à fait ignorant de la vie du poète, le mot se charge d’un sens beaucoup plus lourd.

Robert Desnos s’engage dans la Résistance très tôt pendant la guerre. Il fait partie du réseau AGIR, lié au Secret Intelligence Service (oui, oui, le célèbre MI6 de James Bond) dès juillet 1942. Or, les 30 Chantefables à chanter sur n’importe quel air sont publiées en 1944, après que leur auteur a été arrêté par la Gestapo.

S’en suit plus d’une année d’interrogatoires, de transports dans des wagons à bestiaux, de nudité, de froid et de privations. Desnos devait mourir, hélas, d’épuisement le 8 juin 1945 dans le camp de Terezin (République Tchèque) que les SS avaient déjà fui quand il fut découvert et ouvert par l’Armée rouge. Mais, avant cet épilogue tragique, nous devons imaginer—et faire en sorte que nos élèves imaginent aussi—la période parisienne durant laquelle l’auteur mène une double existence, ne dérogeant guère, le jour durant, à ses habitudes de journaliste et d’homme du monde, continuant d’écrire et de publier les poèmes les plus amoureux, les plus fiévreux, les plus déglingués, les plus charmants, tandis que la nuit, en secret, il se livre à des activités terriblement dangereuses mais les plus nécessaires aussi au service des Alliés.

Une question fulgurante traverse le poème, celle du vers 3 : “Où va le masque après le bal?” Aujourd’hui nous savons que le masque en question se conduisit en héros. À savoir qu’il aida à transmettre à nos alliés britanniques des renseignements décisifs concernant l’installation, en France, de rampes de lancement dédiées aux fusées V1 que les Allemands dirigeaient contre leur territoire, et travailla à la fabrication et à la distribution de faux papiers pour des personnes menacées.

Ce poème est ainsi celui où l’odieux Fantômas entre en résistance, et se transforme en Batman !

Voir le Moulin à paroles (M@P) →

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

Une réflexion sur “Quand Fantômas se transforme en Batman

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