La leçon du soir

« J’imagine un soir d’hiver ; une paysanne jeunette en robe noire fait grincer la porte du buffet, en sort un petit cahier perché tout en haut, « le cahier d’André », s’assied près de l’enfant qui s’est lavé les mains. Parmi les palabres patoises, une voix s’anoblit, se pose un ton plus haut, s’efforce en des sonorités plus riches d’épouser la langue aux plus riches mots. L’enfant écoute, répète craintivement d’abord, puis avec complaisance. Il ne sait pas encore qu’à ceux de sa classe ou de son espèce, nés plus près de la terre et plus prompts à y basculer derechef, la Belle Langue ne donne pas la grandeur, mais la nostalgie et le désir de la grandeur. Il cesse d’appartenir à l’instant, le sel des heures se dilue, et dans l’agonie du passé qui toujours commence, l’avenir se lève et aussitôt se met à courir. Le vent bat la fenêtre d’un rameau décharné de glycine ; le regard effrayé de l’enfant erre sur une carte de géographie » (Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, coll. Folio, 1984, pp. 15-16).

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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