Revenant de la plage

Revenant de la plage à la nuit tombée mais ce n’est pas l’été, fin novembre, nuages lourds et bas sur la mer et les premières gouttes de pluie, froides, nous devons rentrer, nous arracher à la mer, à sa musique sombre qui résonne au fond du crâne ; battant les tempes, vagues longues et le roulement des galets ; nous arracher aux lueurs du soir dans le bleu d’encre, le noir charbon et tableau d’ardoise ; tournant le dos à la mer pour enfiler les rues ; la laisser derrière soi sachant qu’on la retrouvera dans le sommeil puis plus tard dans la mort ; comme au fond d’une cave, dans le parfum de terre remuée ; je songe à Robert Schumann dans le film de Helma Sanders-Brahms, qui laisse ses hôtes réunis autour de la table au milieu du dîner pour aller chercher d’autres bouteilles à la cave, ouvre la trappe, descend les marches de l’escalier de bois, disparaît en chantonnant peut-être, mais ensuite on ne l’entend plus, on ne le voit plus revenir, si bien qu’à force, Clara navrée, tordant ses mains, se confond en excuses auprès de leurs hôtes debout déjà, qui remettent redingotes et chapeaux et se résolvent à partir dans la nuit froide qui les attend dehors, où leurs pas claqueront sur les pavés ; odeur de cigares ; odeur de neige invisible sur les premiers sommets, de terre mouillée et de vin, et les faibles lueurs derrière les vitres où les petits enfants convoités par les loups montrent des têtes roses ; la pluie très vite est devenue plus forte, tandis que nous marchions côte à côte, craignant à chaque pas de glisser, aveuglés que nous étions, enveloppés par ses plis luisants comme de la bave d’araignée.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.