Plus en français (11). Des lettres aux graphèmes

Ferdinand de Saussure, qui est considéré comme l’inventeur de la linguistique moderne, répugnait à écrire, du moins à publier. De fait, son magistral Cours de linguistique générale, paru en 1916, n’est pas de sa main, il a été rédigé par ses étudiants à partir de leurs notes. Cette réticence est un trait du personnage, porté à la réserve. Mais elle est révélatrice surtout de la manière dont les faits linguistiques se dérobent à l’étude. Émile Benveniste cite une note de 1910 dans laquelle Saussure indique : “Ailleurs il y a des choses, des objets donnés, que l’on est libre de considérer ensuite à différents points de vue. Ici il y a d’abord des points de vue, justes ou faux, mais uniquement des points de vue, à l’aide desquels on crée secondairement des choses. Ces créations se trouvent correspondre à des réalités quand le point de départ est juste ou n’y pas correspondre dans le cas contraire ; mais dans les deux cas aucune chose, aucun objet n’est donné un seul instant en soi. Non pas même quand il s’agit du fait le plus matériel, le plus évidemment défini en soi en apparence, comme serait une suite de sons vocaux”. Quand on s’est fatigué d’affirmer que les lettres codaient les sons du français comme ceux du latin ou de l’italien, on a parlé de “graphèmes”. On a dit : “Les sons de la langue sont codés, non pas par des lettres une à une, mais par des signes graphiques dont chacun peut se composer d’une ou plusieurs lettres”. On se montrait ainsi plus précis. Il est de fait que le problème majeur que rencontre un enfant de six ans qui apprend à lire, ne tient pas à ce que les lettres n’ont pas toujours la même valeur phonique. Le même outil peut avoir des usages différents, les enfants d’aujourd’hui y sont habitués. La vraie difficulté tient à ce que le nombre des lettres dont se compose un mot ne correspond pas à celui des sons, et que, par suite, l’apprenti lecteur a beaucoup de mal à composer des syllabes, alors qu’il a besoin de celles-ci, de les reconnaître dans leurs contours pour identifier les mots. Pour autant, cette référence aux graphèmes ne nous a guère aidés. Elle n’a pas permis de débloquer la situation. À cela deux raisons : la première est d’ordre pratique, elle concerne leur nombre, la seconde, plus profonde, est d’ordre théorique et concerne leurs statuts. Nina Catach a fait preuve d’une remarquable endurance dans la conduite des travaux qu’elle a consacrés à l’orthographe française, et d’un non moins remarquable talent. Elle indique : “Le recensement le plus large des unités, de l’écrit vers l’oral, aboutit à environ 133 graphèmes.” Elle ajoute : “Un recensement plus restreint permet de ramener aisément ce chiffre à 70 unités.” Et elle ajoute encore : “Un troisième filtrage permet de ramener ces 70 unités à 45”. Même 45, pour un enfant de 5 ou 6 ans, cela fait beaucoup. Et ce chiffre est d’autant plus décourageant que les graphèmes en question ne sont pas identifiables a priori. Ce ne sont pas des objets solides, ils ne se présentent pas comme des cubes ou des pièces de Lego. On ne peut pas partir d’eux et les combiner pour reconstruire les mots. Ce qui veut dire qu’on ne peut pas non plus s’appuyer sur leur nombre pour concevoir une méthode d’apprentissage de la lecture qui soit plus efficace que celles du 19e siècle. Je peux convaincre un enfant de 6 ans de regarder le digramme ‘er’ comme un et un seul graphème, correspondant au phonème /e/ tel qu’on le rencontre à l’initiale d’église ou à l’infinitif des verbes du premier groupe. Pour autant, quand il aura affaire à mer ou à fermer, comment fera-t-il pour savoir où et quand ce ‘e’ et ce ‘r’ forment un seul graphème et où et quand il faut les regarder comme deux graphèmes distincts ? Sans doute n’aura-t-il pas de mal à s’en arranger pour autant qu’il connaisse ces mots, qu’il soit intelligent et qu’il se fasse confiance. Mais s’il ne les connaît pas ou si, pour une raison ou pour une autre, il manque d’assurance, il sera de nouveau confronté au fait que l’écriture ne suffit pas à prédire les formes orales. Les graphèmes existent-ils ? À cette question, la réponse est oui, sans doute. Mais pour comprendre leurs étranges statuts, si bien caractéristiques des idéalités linguistiques, nous devons avoir recours à une distinction sur laquelle Roman Jakobson insiste dans La charpente phonique du langage à propos des constituants ultimes. Il cite un article de Gilbert Ryle où l’auteur indique que “[ceux-ci] sont distinguables et non détachables ; on peut les abstraire, mais non les extraire”. Oui, les graphèmes existent mais, tout comme les lettres, c’est à l’intérieur des mots qu’ils trouvent leurs formes et leurs valeurs, ce qui nous interdit de les en extraire pour apprendre aux élèves à les identifier.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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