Plus en français (10). Le scénario classique

Pendant très longtemps on a considéré les lettres, on s’est appuyé sur elles. L’idée était de repartir du latin auquel le français emprunte son outillage alphabétique. On choisissait de commencer en faisant comme si, dans un mot, chaque lettre correspondait à un son. On ajoutait que, bien sûr, certaines lettres ne codaient pas toujours le même son, en même temps que le même son n’était pas toujours codé par la même lettre. Typiquement la lettre ‘s’ ne codait pas toujours le son /s/ de silence mais plutôt le son /z/ de oser en même temps que le son /s/ pouvait être codé par la lettre ‘c’ comme dans ciment. On ajoutait qu’un seul son, en outre, pouvait s’écrire avec deux lettres, comme le /u/ de sous s’écrit avec ‘o’ et ‘u’, ou le son /ɛ̃/ de fin avec ‘i’ et ‘n’. Et puis c’était à peu près tout. Sur ces bases très simples, on considérait qu’un enfant pouvait apprendre à lire, et dans la majorité des cas, il apprenait bien en effet. Non pas à déchiffrer tous les mots de la langue, mais à franchir l’étape du déchiffrage lettre à lettre. Quand un enfant apprend à lire, la première étape consiste pour lui à rapporter les formes écrites qu’il rencontre à des formes orales qu’il connaît et qu’il a à l’esprit. Pour cela, dans le scénario classique, il s’appuie sur les lettres. Mais cette étape ne dure pas très longtemps, quelques mois tout au plus. Très vite, disons à partir de Noël ou de février de son année de CP, il a mémorisé assez de forme écrites pour procéder comme un adulte. Il devient capable de rapporter celles qu’il rencontre à d’autres qu’il a mémorisées. Non pas qu’il connaisse toutes les formes écrites, mais il en connaît assez, et surtout il s’est habitué à celles de beaucoup de syllabes, si bien qu’il devient capable de recomposer même des mots qu’il n’a jamais vus, pourvu qu’il les connaisse à l’oral et que ceux-ci fassent sens dans les phrases qu’il lit. Voilà le scénario dans ses grandes lignes. Voilà comment d’innombrables enfants ont, au fil des siècles, appris à lire le français, à l’école comme dans leurs familles. Ce scénario fonctionne donc, il a ses mérites et il serait stupide de vouloir le caricaturer. Il convient au contraire de le prendre au sérieux, pour mieux comprendre ce qui, dans son principe, pose problème. Ce qui, dans son fondement, nous a conduits et nous maintient dans le désarroi où nous sommes aujourd’hui.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.