Plus en français (9). Désirs d’apprendre

Des millions de personnes de par le monde prennent des cours de cuisine. Demandons-nous quelles sont leurs motivations. Pour certaines d’entre elles, c’est le médecin sans doute qui leur a recommandé de le faire, parce qu’elles sont en surpoids et qu’elles doivent apprendre à se nourrir de manière plus équilibrée. Des analyses de sang montrent qu’il y a urgence. Les principes diététiques seront au cœur du projet. Au moins provisoirement. Car si tout se passe comme elles peuvent l’espérer, il n’est pas du tout exclu qu’elles aillent bientôt rejoindre la seconde cohorte. Celle, très majoritaire, des personnes animées non pas par un souci de santé mais par un double désir, (i) celui d’apprendre auprès d’un chef réputé, que ce soit au niveau international ou seulement dans son quartier ou son pâté de maisons, (ii) celui de savoir préparer des plats un peu compliqués, un peu savants, qui leur font envie peut-être depuis l’enfance et qu’elles souhaitent partager avec des amis. Notons tout de suite que ces deux désirs, celui du chef et celui des plats, peuvent se combiner étroitement. Tel chef étoilé a inventé tel plat, et l’on souhaite être initié par lui aux secret de sa préparation. Ou, plus modestement, telle dame marocaine prépare le couscous aux raisins comme personne, et quelquefois elle réunit des voisines pour rouler les semoules avec elles, en se racontant des histoires de naissances, de mariages et de morts. Ce qui me paraît important c’est que, dans tous les cas, le désir porte sur des êtres humains (la cuisinière, le cuisinier) et non-humains (les plats) qui font réseaux ensemble, et qui portent des noms. Sauf exception, on ne prend pas des cours de cuisine pour savoir tout faire de la cuisine, ni pour pouvoir inventer soi-même de nouveaux plats, mais plutôt pour préparer à son tour certains plats qui existent, qui ont une histoire et que l’on peut nommer, auprès de certaines personnes qui existent, qui ont une histoire et qu’on peut nommer aussi. Or, pour ce qui concerne les disciplines littéraires au moins, il me semble que les choses n’étaient pas très différentes quand j’étais étudiant de philosophie et que, même sans la cape noire sur les épaules, nous nous rencontrions dans les couloirs de la faculté. On disait : “Tu assistes au cours de François Ricci ou à celui de Louis Althusser ? Et de quoi parle-t-il, cette année, du Discours de la méthode ou de L’Esprit des lois ?”

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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