Plus en français (6). Chansons napolitaines

Dans les mêmes années, j’entrepris une thèse de linguistique sous la direction d’Alain Bentolila. Mon but était de réintroduire la mémoire et la voix dans les pratiques d’apprentissage de la lecture d’où la modernité pédagogique les avait proscrites. Je souhaitais m’appuyer sur ma propre expérience d’instituteur, mais aussi sur un héritage culturel dont je me trouvais dépositaire et qui, étonnement, concernait non pas les lettres mais la musique. Dans la famille de mon père, de Napolitains émigrés en Algérie avant que la guerre ne les fît s’installer en France, il était de tradition que les enfants apprennent la musique. Or, cet apprentissage s’opérait dans des conditions très particulières, qui contrastaient avec ce qu’il était convenu de faire à l’école concernant la lecture et la langue. Primo, il ne concernait pas la musique en général mais le jeu d’un ou plusieurs instruments. On parlait d’apprendre la guitare, la mandoline ou le piano. Secondo, au moins pour les plus anciens, il s’opérait par imitation. À savoir qu’on n’apprenait pas à lire la musique mais qu’on regardait et qu’on écoutait comment s’y prenait un oncle ou un cousin plus aguerri pour s’efforcer de faire aussi bien après lui. Tertio, on ne travaillait pas la technique, on ne s’échinait pas à monter des gammes, on se contentait d’apprendre des chansons, l’une après l’autre, tout un répertoire de chansons napolitaines qu’on avait toujours entendues, dont on était nourri. Quarto, l’habileté acquise avait pour but de vous permettre de tenir votre rang dans les fêtes familiales, où les plus anciens souriaient de joie et vous pinçaient la joue quand, la tête baissée sur vos accords, vous sembliez néanmoins capable de “prendre la relève”. D’où je tirais l’idée qu’il serait possible, et sans doute moins décevant pour les uns et pour les autres, de tenter d’apprendre à nos élèves non pas la langue en général, mais certains textes. De leur apprendre à lire et à écrire non pas tout de la langue, mais juste ce qu’il en est de poèmes classiques, que ceux-ci seraient capables de savoir assez vite et assez bien pour les restituer de mémoire, à l’oral et à l’écrit, comme par jeu, sans erreur.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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