Plus en français (3). À l’école du Château

À la rentrée de septembre 1994, j’ai pris la direction de l’école du Château dans le Vieux Nice. Je devais en garder la charge pendant dix-huit ans, jusqu’à ma retraite en 2012. Le bâtiment est imposant, sans charme architectural, mais merveilleusement situé, à flanc de colline, devant la mer. Les fenêtres des classes offrent une vue imprenable sur la Baie des Anges mais aussi, un peu en retrait, sur le Cours Saleya où se tient, chaque jour, un marché riche et coloré qui attire non seulement les Niçois mais les touristes du monde entier. Le public de notre école était composé d’enfants de maraîchers, de petits commerçants, d’employés de mairie, d’ouvriers dont beaucoup issus de l’immigration tunisienne, d’artistes et techniciens de l’opéra, et même de quelques enseignants d’université. S’ajoutaient à notre communauté des personnes en rupture, femmes seules venues des quatre coins de France, qui avaient fui un mari violent, des histoires compliquées, pour s’installer avec leurs enfants dans un quartier où il n’était pas impossible de trouver encore des loyers peu élevés, et où elles pouvaient jouir, en plus de la mer et du soleil, d’une vie commerçante et culturelle qui leur donnait l’espoir de prendre un nouveau départ, de se relancer. Ce peuple composite nous faisait des conditions d’enseignement bien agréables. Nos élèves étaient presque tous amusants, tolérants, espiègles, solidaires. Nous avions le sentiment de vivre et de travailler dans un village. Encore que les conditions d’exercice de la fonction de directeur ne soient guère confortables, le pédagogue que j’étais ne pouvait que se réjouir d’occuper ce poste, d’autant que j’habitais un logement de fonction, au sommet de l’école, avec les miens, ce qui me permettait de consacrer tout le temps, l’énergie et la patience nécessaires à mon travail. La seule vraie difficulté que nous rencontrions concernait la cantine. La grande majorité de nos élèves déjeunaient sur place. Et il se trouvait que beaucoup d’entre eux se métamorphosaient alors en en petits monstres. Les employées chargées de les accueillir se plaignaient de leur inconduite. Ceux-ci se montraient bruyants, agités, irrespectueux envers elles comme envers la nourriture. Une horrible proportion de ce qu’elles leur servaient ne tardait pas à joncher les tables et le sol, pour se retrouver, à la fin du repas, dans les poubelles. Ces femmes en pleuraient. Bien souvent, en début d’après-midi, elles demandaient à ce que je les reçoive et me faisaient part de leur mécontement, de leur exaspération. Cela ne pouvait plus durer de la sorte. Elles menaçaient de démissionner, de se mettre en maladie. Et d’ailleurs, les enseignants eux-mêmes, quand ils retrouvaient leurs élèves dans les classes, ne pouvaient que constater leur état d’excitation, qui ne leur laissait aucune chance de travailler utilement avant le milieu de l’après-midi. Évidemment, nous en parlions aux familles. Évidemment, nous ne manquions pas de punir ceux, parmi ces garnements, qui se montraient les plus redoutables. Mais rien n’y faisait. Si bien qu’avec le temps, il m’arriva de considérer la question sous un autre aspect.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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