Plus en français (2). L’écrit c’est la langue

L’école ne vient pas à bout de l’apprentissage de la langue. Est-ce qu’elle échoue ? Oui, sans doute. Les statistiques le montrent. Pourtant il n’est pas certain qu’elle se donne tous les moyens pour réussir. Un professeur de français au collège, au lycée, a-t-il pour mission d’enseigner la langue ? On n’en jurerait pas, la réponse n’est pas claire. En fait, dès le niveau élémentaire, l’élève est censé la savoir. L’accent mis sur l’apprentissage de la lecture est révélateur de ce qu’on suppose la langue sue dans ses formes orales. “Tu connais ces mots”, signifie-t-on à l’enfant, “maintenant tu dois apprendre à les lire”. Mais sommes-nous bien sûrs qu’il les sache ? Et surtout savons-nous s’il les sait assez bien ? Car, à la question de savoir si un élève connaît un mot, la réponse n’est pas simple. On ne peut y répondre par oui ou non. D’abord parce qu’il n’est pas certain qu’il en connaisse la grammaire, les différentes acceptions. Qu’il soit capable de l’utiliser à son tour de manière pertinente. Mais aussi parce qu’il reste à juger s’il le prononce de manière distincte, recevable par les autres. Lire consiste à reconnaître des mots. Mais apprendre à lire consiste à apprendre des mots qu’on ne connaît pas, et à acquérir de ceux-là même qu’on connaît une perception plus fine. En apprenant à lire, l’enfant apprend à prononcer et à écrire des mots parmi lesquels certains qu’il avait entendus, qu’il lui arrivait d’utiliser déjà, et d’autres qui lui étaient tout à fait inconnus. Apprendre à lire consiste à apprendre la langue. Toute la langue. Ce qui ne se fait pas en un jour. Et cela signifie que l’écriture ne se rajoute pas à la langue comme un supplément à la fois luxueux et difficile, dont après tout l’on pourrait se passer, mais qu’elle en fait partie. Les professeurs de français sont très attachés à ce que leurs élèves écrivent, produisent de l’écrit, qu’ils osent le faire. Cet objectif leur paraît tellement important qu’ils en oublient la lecture, la négligent. Mais ce qu’ils oublient surtout, c’est que l’écriture, qu’on la lise ou l’écrive, fait partie de la langue. Qu’elle repose sur la parole en même temps qu’elle en précise les usages et les étend. Et que c’est tout le mieux qu’on puisse attendre d’elle. Que c’est en cela sans doute qu’elle nous aide à communiquer, mais aussi à penser, et à nous comporter en sujets libres et égaux. Car ce fameux “esprit critique”, que les non moins fameuses “Compétences du 21ème siècle” mettent aujourd’hui au premier plan, et dont les enseignants de français font si grand cas, ne suppose-t-il pas d’abord qu’on soit capable d’entendre et de produire des phrases longues, dans lesquelles s’enchaînent plusieurs propositions ?

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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