Question de classe

Mon ami Benoit dirige une galerie d’art. Un jour il me téléphone pour me demander si je connais le lycée professionnel de D., qui est une petite commune de banlieue près de chez nous. Je lui réponds que j’ignorais l’existence de ce lycée. Il m’apprend que c’est un établissement qui ouvre ses portes et qui propose une section de design industriel dans laquelle sa fille Éléonore demande à être admise. Je connais Éléonore, que j’ai rencontrée quelquefois dans la galerie de son père où elle collabore avec goût à toutes sortes de tâches. C’est une jeune fille lumineuse, qui a beaucoup voyagé et qui est évidemment faite pour réussir. Je déclare à Benoit que l’idée me paraît excellente. Au cours de l’été, un message m’apprend qu’Éléonore a bien été reçue. On me précise que toute la famille s’en réjouit. Je félicite mon ami, et je n’y pense plus. Arrive l’automne. Un matin d’octobre, je retourne dans un quartier parmi les plus difficiles de notre banlieue où j’ai mes habitudes. Je dois y rencontrer des enseignants. Comme je me trouve dans une rue déserte, j’aperçois un jeune homme très grand et maigre, vêtu d’un survêtement, les mains gantées de noir, coiffé de l’inévitable capuchon enfoncé jusqu’aux yeux. Le tout lui donnant un air sombre à faire peur. Il se dirige vers moi. Mais soudain son visage s’éclaire. Il me reconnaît. Il sourit et me salue par mon nom: « Vous vous souvenez, Monsieur, vous veniez au collège nous parler de poésie ? ». Je lui réponds que oui, bien sûr, encore que je ne sois pas certain de le reconnaître. « C’est normal, Monsieur. Mais nous étions toujours contents quand vous veniez lire avec nous… C’était génial ! » Il cite les noms de deux ou trois poètes. Je suis touché, mais que répondre ? Je lui demande : « Tu n’es plus au collège ? » – « J’ai quitté le collège, maintenant je suis au lycée de D. » Son sourire s’élargit. Il paraît fier de ce qu’il m’annonce. Hélas, je me souviens d’avoir entendu parler de cet établissement, si bien que je m’exclame : « Le lycée professionnel de D. ? » Et là, tout de suite, je lis sur le visage de mon interlocuteur l’erreur que j’ai commise. Celui-ci s’attriste. Il est vexé : « Ah non, Monsieur, je ne suis pas au lycée professionnel. J’ai été admis au lycée général… » Je m’excuse, je bredouille. Je m’empresse de lui serrer la main, et je m’éloigne.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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