Éco-littératie. Enseignement de la langue et révolution écologique

La langue est un écosystème dans lequel nous baignons dès avant la naissance et jusqu’à notre mort. Nous sommes avec elle comme avec la nature. Chaque sujet humain participe au fonctionnement de la langue, et cette participation lui confère une responsabilité. Il contribue à la vie de la langue, et il doit faire en sorte, dans la mesure du possible, que la richesse et la diversité de celle-ci ne soient pas appauvries par l’usage qu’il en fait. Il doit apprendre qu’il ne lui appartient pas décider de ses formes. Qu’il n’en a ni le pouvoir ni le droit.

Pas plus qu’il n’est maître et possesseur de la nature, le sujet humain n’est maître et possesseur de la langue. Chacun de nous doit avoir conscience de ce que la part d’invention qu’il met dans les énoncés qu’il produit, même quand il s’agit d’ouvrages élaborés avec soin, est toujours bien modeste au regard de ce que la langue lui fournit.

C’est la langue d’abord qui parle, même dans la bouche des amoureux, même dans celle des mourants, et elle le fait de manière différente à chaque moment de son histoire et dans chaque endroit du monde.

Marcel Proust écrit: “Tout ce qui est d’un même temps se ressemble ; les artistes qui illustrent les poèmes d’une époque sont les mêmes que font travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux penser à certaines livraisons de Notre-Dame de Paris et d’œuvres de Gérard de Nerval, telles qu’elles étaient accrochées à la devanture de l’épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative de la Compagnie des Eaux.”

Le mélomane qui affirme aimer par-dessus tout la musique de Jean-Sébastien Bach avoue ainsi aimer d’abord le style qui prévalait au moment et dans le lieu où celui-ci a composé son œuvre, même si celle-ci apparaît plus parfaite et en cela plus significative que celles de la plupart de ses confrères d’alors. Le génie personnel du cantor de Leipzig a fait sans doute que l’histoire a retenu son nom parmi beaucoup d’autres aujourd’hui oubliés ou connus de quelques spécialistes, mais il n’a pas décidé de la grammaire et du style que celui-ci a illustrés, ou pour une très faible part. Si cette part avait été plus grande, si le maître de musique s’était montré le moins du monde plus original dans ses compositions, il est bien peu probable en effet que les fidèles luthériens de l’église Saint-Thomas l’auraient approuvé. En quoi nous voyons que le public a sa part, lui aussi, dans l’émergence d’une œuvre et dans le style qui la marque.

Aimer la musique de Jean-Sébastien Bach, ce n’est pas seulement partager avec lui quelque chose de son intimité, en laquelle ce créateur est unique. C’est aussi se nourrir d’une spiritualité dont lui-même a fait son miel, bien avant nous, et qu’il partageait avec une vaste communauté. Et cela ne nous rend pas son œuvre moins précieuse, cela lui donne au contraire davantage de prix.

Comme avec la nature, chaque sujet humain, chaque homme en particulier entretient avec la langue un rapport de secondarité. Il vient après-coup. Il advient dans un espace déjà constitué, avec ses objets et ses règles. Depuis son plus jeune âge, il parle avec les mots des autres. Avec les petits mots du dictionnaire mais aussi avec de plus vastes compositions qui forment des phrases, des idées, des poèmes, des contes, des lois, des manifestes, des doctrines.

Sans doute appartient-il à chacun de tordre le cou à certaines phrases toutes faites qui tendent à se faire entendre jusque dans sa propre bouche, aux préjugés les plus absurdes et les plus nocifs qu’il rencontre. Mais cela ne se fait pas sans risque ni un travail énorme, et c’est bien rarement le fait d’une seule personne. Or cette secondarité n’est pas une découverte. Je ne l’invente pas ici pour faire un livre. Elle est affirmée par les philosophes et les linguistes de l’Antiquité, en Inde comme en Grèce. Elle tient de l’évidence. Et pourtant nous faisons comme si nous en ignorions le principe. Ou plutôt comme si celui-ci pouvait être négligé, comme s’il n’était pas important de l’avoir à l’esprit.

La société occidentale s’est forgé une légende, depuis la Renaissance, qui met au premier plan l’expression personnelle. Dans une société traditionnelle, le conteur est celui qui déclame des contes. La question de savoir s’il en est l’inventeur ne se pose pas. Sans doute ne les performe-t-il pas sans les transformer un peu, sans les orner, sans ajouter, ici ou là, quelques métaphores, sans compléter tel épisode de péripéties empruntées ailleurs, sans les marquer de son style. Mais son talent est mis au service d’une tradition à laquelle il se donne pour but de redonner vie, qu’il s’efforce de ranimer, celle-ci ayant besoin, comme la princesse du conte, du baiser sur la bouche pour sortir de son sommeil. Et il n’est pas du tout certain qu’il en aille très différemment aujourd’hui.

L’amateur de romans policiers se moque bien de reconnaître le talent personnel des nouveaux auteurs publiés dans sa collection favorite. Ou plutôt le talent personnel d’un nouvel auteur ne lui importe qu’en tant qu’il permet à celui-ci de renouveler le genre, d’en revisiter les lieux, les personnages, les situations, sans renoncer à rien de ce qui en fait le charme. Sans décevoir son attente. Sans déroger. Mais ce n’est pas ce qui est dit. Et ce n’est surtout pas ce qui est enseigné aux enfants des écoles.

Tout se passe, selon la légende occidentale et moderniste, comme si rien n’importait jamais que ce qu’on nomme invention, innovation, originalité. Comme si un auteur devait trouver en lui-même, et seulement en lui même, tout ce qui nourrit son œuvre. Chaque professeur (ou presque) enseigne à chacun de ses élèves qu’il est unique, et que la seule question qu’il doive se poser est celle de savoir comment aller chercher au plus profond de son âme, ou de son cœur, ce qui le rend différent des autres.

Nous ne verrons bientôt plus deux enfants porter le même prénom orthographié de la même manière. L’idéal démocratique veut qu’un élève ne se demande plus quels sont les plus beaux poèmes écrits dans sa langue ou dans une autre langue qu’il serait susceptible d’apprendre, mais lesquels il pourrait arriver que, comme par mégarde, lui-même écrive un jour. Et de la même manière, pour le twitto le plus vulgaire (on sait qu’il s’en trouve au sommet de certains états), la question est moins de savoir quelles sont les mesures que les spécialistes préconisent face au réchauffement climatique, que d’exprimer en quelques caractères sa propre opinion.

L’idéal humaniste de la Renaissance fonde un individualisme devenu d’autant plus irrationnel, d’autant plus irraisonnable que nous sommes plus nombreux au fil des siècles à partager l’espace habitable de la Terre et ses ressources. Nous avons beau défendre les valeurs d’éducation, l’efficacité et l’attractivité de nos systèmes éducatifs s’épuisent, sans doute parce que l’on pose en principe que les élèves n’ont pas grand chose à apprendre des autres, mais qu’ils doivent apprendre par eux-mêmes, pour eux-mêmes, de manière toujours plus autonome, en dialogue avec des machines.

Rétablir la vérité, présenter la langue comme l’écosystème extérieur qu’elle est, et dont chacun se nourrit, nous paraît la condition indispensable pour rendre son enseignement plus efficace. Mais ce n’est pas tout. En apprenant à considérer de manière juste leur place dans la langue, les élèves apprendront à considérer aussi celle qu’ils occupent dans les autres écosystèmes qui forment la nature. Leur place dans le monde. Et ainsi cette nouvelle approche de la réalité linguistique que nous intitulons « éco-littératie » contribuera pour sa part à la vaste révolution écologique qui se dessine ailleurs, et que nous sommes nombreux à regarder comme le seul espoir de notre temps.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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