L’enfant qui ne manquait de rien

Jim est mon élève de CP. Plein de santé, il parle peu et ne s’intéresse que de loin à ce qui se passe dans le groupe, qu’il s’agisse d’apprendre ou de jouer avec les autres. Il semble n’entendre aucune consigne. Se promène quand les autres sont assis, joue avec ce qu’il trouve, échappe volontiers à la surveillance. Comme arrivent les vacances de Noël, je m’inquiète de son peu d’implication et demande à rencontrer la mère. Je connais celle-ci. La sœur aînée de Jim, Liza, a fait toute sa scolarité chez chez nous et elle est à présent l’une de nos trois ou quatre meilleures élèves de CM2. Peu loquace, elle aussi, mais attentive, précise, remarquablement intelligente et volontaire.

La mère entre dans ma classe, un soir, après l’étude. Je la sens émue et craintive. Je lui dis mon inquiétude, j’égrène quelques remarques, m’étonnant seulement de ce que cette femme me paraisse si jeune. Mais celle-ci m’interrompt et m’assène précipitamment une phrase qui devait tourner dans sa tête depuis qu’elle avait reçu ma convocation :

– Vous savez, Monsieur, je suis une femme de ménage, je n’ai pas de mari, mais mon fils ne manque de rien !

Cette phrase me stupéfie. Je songe que nous sommes à la veille des fêtes et qu’elle a probablement dépensé beaucoup trop d’argent déjà pour acheter des cadeaux à ses enfants. Je bredouille qu’il ne m’est jamais venu à l’esprit que ceux-ci puissent manquer de quoi que ce soit. Mais que le problème est peut-être, au contraire, qu’elle les gâte trop.

– Enfin, je parle de Jim, pas de Liza…

Je vois qu’elle fronce les sourcils. Elle n’est pas sûre de bien comprendre. Je reprends autrement, plus lentement:

– Je voudrais savoir, Madame, si le petit Jim débarrasse la table, chez vous, quand vous avez fini de dîner, et si quelquefois il fait la vaisselle.
– Non, Monsieur, c’est un enfant, il ne fait jamais cela.
– Et je voudrais savoir s’il range correctement sa chambre et s’il referme le tube de dentifrice après s’en être servi.
– Non, non, il court partout, c’est un diable, il ne fait attention à rien…
– J’entends bien. Mais je voudrais savoir maintenant si Liza, de son côté, débarrasse la table et fait quelquefois la vaisselle.

Celle-ci, serrée derrière sa mère qu’elle enlace de ses bras, me regarde en souriant, et sa mère, d’une main, lui caresse le visage. Elle dit :
– Liza est comme une sœur pour moi, nous faisons tout ensemble. Je peux aller travailler, je sais que Liza fait le ménage et s’occupe de son frère. Parfois, elle fait même la cuisine.
– Et votre fille, Madame, est avec cela une élève remarquable. La plus intelligente, la plus passionnante jeune fille dont un professeur puisse rêver. Et, du coup, je me demande pourquoi Jim ne pourrait pas être un excellent élève, lui aussi. Vous lui voulez du mal ?

Et cette fois, elle rit. Elle m’a compris.

– Mais c’est un garçon, Monsieur, vous savez comme sont les garçons…
– Je sais surtout comment vous vous comportez avec lui. Et avec cette façon que vous avez de ne rien exiger de lui, je ne peux rien lui apprendre.
– Mais que faut-il que je fasse ?
– C’est simple. Il débarrasse la table avec sa sœur, il essuie la vaisselle qu’elle lave, il balaie et range sa chambre…., et moi, je vous promets alors de lui apprendre à lire.
– Oh, ce serait formidable !

Liza tapait des mains. Elle est venue m’embrasser. Je crois bien que nous en ferons une ministre.

Méthode (réservé au adhérents)

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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