Apprendre quelque chose plutôt que rien

Apprendre à lire à un enfant est une activité traditionnelle, au même titre que faire la cuisine, jouer de la musique, coudre, tricoter, cultiver son jardin. Les activités traditionnelles ont beaucoup de caractéristiques communes, sur lesquelles il convient de réfléchir, car il se trouve que nous sommes aujourd’hui enfin en mesure de nous les réapproprier. D’entrée de jeu, sans beaucoup réfléchir, ni se livrer à des enquêtes de terrain, il est possible d’en pointer trois.

La première est que ces activités s’enseignent dans les communautés de vie. Elles n’ont rien de spontané. Elles réclament des apprentissages qui peuvent s’étendre sur plusieurs années, au terme desquelles certaines personnes deviennent expertes tandis que d’autres demeurent maladroites. Elles reposent sur des techniques subtiles, souvent difficiles à décrire, encore plus difficiles à modéliser, qui exigent beaucoup de précision et dont la transmission n’est pas prise en charge par l’état, ni par aucune institution, même si des habitudes locales, l’intelligence de certains pédagogues (Steiner, Montessori, Freinet) ont permis que l’école leur accorde quelquefois une certaine attention.

La seconde est qu’il s’agit de pratiques très anciennes, dont les procédés se sont améliorés au fil des siècles, grâce à d’innombrables micro-innovations dont les auteurs n’ont pas laissé de nom mais qui profitent à tous. Aucune personne au monde n’a jamais été assez géniale pour inventer, à elle toute seule, aucune de ces techniques. Qu’il s’agisse du tricotage d’une simple brassière, ou de la préparation du pot-au-feu. Comme personne n’a inventé notre système d’écriture, et encore moins la langue. Il s’agit là de biens communs.

La troisième caractéristique est que ces activités ne séparent pas la joie de faire et l’utilité. Ce sont celles d’un monde dans lequel travail et loisir ne sont pas séparés. Où l’esprit du capitalisme ne nous a pas encore convaincus que travailler est nécessairement ennuyeux, tandis que manger des omelettes et boire du champagne tiède, à dix heures du matin, en plein soleil, sur les transats des plages de Nice, est du dernier chic.

Le capitalisme industriel nous a dispensé, au fil des décennies, de la plupart des activités domestiques portées par les traditions, mais cela s’est fait au prix d’un travail salarié de plus en plus aliénant. En s’échinant pour d’autres, on acquérait le droit de ne plus rien faire pour soi, ni pour les siens. D’ailleurs, en était-on capable ? Il se trouvait toujours quelqu’un de plus compétent que vous pour accomplir une tâche, quand ce n’était pas un service public qui était en charge de le faire gratuitement. Dans ce contexte, beaucoup de jeunes parents ont considéré qu’apprendre à lire à un enfant n’était plus leur affaire mais celle de l’école. Et pourquoi pas aussi, lui apprendre à parler ?

Aujourd’hui, la cause est entendue. On admet qu’apprendre à lire et à écrire est nécessaire, sans doute, mais tellement ennuyeux. Un responsable des services communaux de l’éducation, à qui je proposais de promouvoir des activités de lecture partagée pendant les heures de la sieste, dans des centres de loisirs sans hébergement qu’il administrait, m’a rétorqué un jour : “Mais enfin, ces enfants sont en vacances… Vous ne voulez tout de même pas les faire travailler ?”

Combien de fois entendons-nous déclarer, dans les salles des professeurs, que les élèves ne veulent plus apprendre, qu’ils n’en ont plus le goût, que rien ne les intéresse ? Cette affirmation passe pour un constat, accablant sans doute, mais un constat tout de même. Or, c’est bien le contraire que nous révèle le marché du numérique. Chaque jour, des millions d’applications mobiles, gratuites ou payantes, sont téléchargées sur tablettes et smartphones par des personnes de tous âges qui veulent apprendre quelque chose. Elles ont le choix entre faire la cuisine, jouer de la flûte ou du sitar, parler des langues étrangères, identifier les plantes, les fleurs, les oiseaux, les arbres, les étoiles, les papillons, les champignons, cultiver son jardin, composer des bouquets, jouer aux échecs, découvrir le go, déguster des vins, des fromages, préparer son foie gras, dessiner sa maison, son arbre généalogique, etc…

Les technologies numériques rendent manifeste un goût d’apprendre répandu dans toutes les couches de la société, et qu’elles permettent à chacun d’assumer à sa manière, dans son cadre de vie. Do It Yourself a été l’un des premiers slogans de la révolution numérique. Aujourd’hui, grâce à elle, n’importe qui d’intelligent et motivé est en mesure d’apprendre à lire, écrire et compter à ses propres enfants ou à ceux des voisins. Ne doutons pas que c’est d’ailleurs ainsi que les choses se passent dans beaucoup de familles. Sans doute s’agit-il le plus souvent de familles bourgeoises, sûres d’elles-mêmes et de la longue tradition culturelle dont elles ont hérité, où les petits-enfants gardent un lien étroit avec leurs grands-parents. La question est de savoir ce qu’il en est des autres, et ce qu’il en sera dans les décennies qui viennent.

L’école continuera-t-elle d’entretenir un rapport aussi ambigu avec l’idée d’apprentissage, et plus encore avec celle de transmission culturelle ? Dans ce cas, il est à craindre que les inégalités sociales face aux savoirs ne se creusent encore.

Méthode (réservé au adhérents)

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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