Enseigner pour apprendre

Soulignons d’abord que tous les enfants n’apprennent pas tout de la lecture à l’école. Nous pouvons même affirmer que, malgré les apparences, aucun n’est dans ce cas. En effet, si nous acceptons de considérer la lecture comme une activité métalinguistique, il paraît évident que son apprentissage repose sur des compétences que le sujet acquiert par la parole, depuis son plus jeune âge.

Certains enfants trouvent à se doter déjà, au sein de leurs familles, de compétences linguistiques solides. Et sauf troubles spécifiques, la scolarité élémentaire sera vécue par eux comme une promenade de santé, au cours de laquelle ils risquent seulement de s’ennuyer un peu. D’autres, en revanche, acquièrent auprès de leurs parents des compétences beaucoup moins nombreuses et beaucoup moins assurées, qui ne sont pas de nature à leur donner confiance en eux ni dans les autres.

Ce déficit d’acquisitions s’observe chez des enfants grandis dans des milieux très différents. Mais il est particulièrement fréquent dans les familles de migrants, où les parents ne parlent pas le français ou le découvrent à peine. Et, quelle qu’en soit la cause, pour les enfants qui sont mal préparés à l’apprentissage de la lecture, puis qui sont peu ou mal accompagnés par leurs familles, les chances de réussite à l’école sont notablement plus faibles.

En face de cela, les technologies numériques proposent leurs services. Faut-il sérieusement attendre qu’elles résolvent le problème ? Et est-il bien sûr que le remède qu’elles proposent ne sera pas pire que le mal ? Autrement dit, faut-il considérer que les technologies numériques sont les bienvenues dans le domaine de l’éducation ?

Face à ces questions, beaucoup de spécialistes nous incitent à la méfiance et préconisent des restrictions. Par exemple, selon eux, il serait à prohiber que les enfants rencontrent les écrans avant tel âge. Une autre manière d’en traiter sera de nous demander si nous souhaitons qu’elles prennent en charge cet enseignement traditionnel de la lecture, ou si nous attendons plutôt qu’elles nous aident à l’assumer. Ce qui revient à nous demander encore : Quels avantages y a-t-il à ce qu’un enfant apprenne à lire avec un adulte plutôt qu’avec une machine ?

Des intérêts liés

Les avantages en question peuvent s’envisager d’un triple point de vue : celui de l’enfant qui apprend, celui de l’adulte qui enseigne, et celui du binôme formé par eux. Mais aussitôt posés, nous voyons que ces trois points de vue ne peuvent pas s’abstraire. Nous n’imaginons pas, en effet, que ce mode d’apprentissage puisse présenter quelque avantage pour l’un des protagonistes sans être regardé aussi bien comme un avantage pour l’autre, ainsi que pour les deux dans leurs relations et dans leur histoire. Autrement dit, si l’enfant apprend, il n’est pas douteux que l’adulte qui enseigne en trouvera avantage. Et que si l’adulte trouve intérêt et plaisir à enseigner à l’enfant, il ne fait pas de doute non plus que celui-ci apprendra mieux.

De la même manière, si les avantages que les protagonistes tirent de cette pratique culturelle commune paraissent d’ordres différents, ils ne peuvent pas être séparés. S’ils sont d’ordre cognitif (l’enfant apprend mieux), ils ne peuvent pas ne pas être en même temps d’ordre relationnel.

Quel avantage y a-t-il à attendre de ce que votre enfant apprenne à lire avec vous, ou avec une autre personne, plutôt qu’avec une machine ? La réponse à cette question suppose précisément que vous ne considériez pas l’intérêt de l’enfant comme séparé du vôtre.

Il y a quelques mois à peine, je donnais une leçon de français à un groupe d’adultes migrants. La séquence avait été particulièrement productive, si bien que l’un d’entre eux s’est exclamé : “Alors, tu es content de nous ?” À quoi j’ai répondu : “Bien sûr, et de moi aussi.” Cette formule m’avait échappé. Du coup, j’ai voulu la justifier en expliquant : “Vous savez, je vous aime beaucoup. Mais je dois vous avouer que ce n’est pas à cause de cela que je reviens, une semaine après l’autre, travailler avec vous.” À ce moment, une dame, la plus âgée du groupe, coiffée de son hijab, et qui, d’ordinaire, se montrait très discrète, a déclaré : “Eh bien, moi je sais quelle est la vraie raison, et je vais te la dire.” Tout le monde s’est tu, et elle a poursuivi : “Tu viens ici, une semaine après l’autre, parce qu’avec nous tu apprends.” J’ai été surpris. J’ai remercié mon interlocutrice et elle a ri de voir mon émotion.

Elle avait percé mon secret : j’enseigne pour apprendre. Et comme, depuis toujours, j’ai le sentiment d’apprendre davantage en enseignant la lecture à des débutants, quels que soient leurs âges, qu’en m’adressant à des élèves plus avancés, j’y ai consacré ma vie.

Un travail d’équipe

Les sciences de l’éducation nous incitent à distinguer l’apprentissage, qui est le fait de l’élève, et l’enseignement, qui est le fait du professeur. Ce qui nous conduit à considérer qu’un enseignement ne vaut pas par lui-même, par les objectifs qu’il se fixe, par les hautes ambitions qu’il poursuit, mais bien plutôt par son efficacité. Autrement dit, par ce qu’il permet à l’élève d’apprendre. Grâce à quoi l’on fait taire les insupportables prétentions de ce que Célestin Freinet intitulait la “scolastique”, et qui consistaient à n’envisager l’enseignement que du côté du professeur. Pour autant, il est remarquable que, dans la tradition, on parle d’apprendre à lire à un enfant, comme de lui apprendre à compter, comme de lui apprendre des chansons.

On n’enseigne pas à lire à un enfant comme on enseigne à un étudiant la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, ou les principes fondamentaux de la thermodynamique. En quoi il faut comprendre qu’on ne lui fait pas un cours. On ne se tient pas loin de lui, à user d’une parole (et seulement d’une parole) que, de son côté, il écoute et transcrit. Il ne s’agit pas, dans cette affaire, de lui délivrer un savoir que soi-même on possède déjà, mais plutôt de découvrir avec lui, sur ses indications autant qu’en fonction de notre propre expérience, un passage, des appuis, des contournements, des trouées dans lesquelles le binôme s’engage de compagnie.

Apprendre à lire à un enfant, c’est faire équipe avec lui. C’est accomplir une tâche pratique à laquelle les deux protagonistes coopèrent à égalité d’implication et d’effort. C’est comme prendre soi-même une leçon de lecture, ou d’escalade, ou de cuisine. Et comme tout le monde aujourd’hui a envie de prendre des leçons d’escalade, de cuisine ou de guitare, il ne me paraît pas douteux que l’enseignement de la lecture doive maintenant devenir l’affaire d’innombrables personnes. Inciter et aider à cela est le but que s’est fixé notre atelier pédagogique.

L’enfant apprend mieux s’il le fait en dialogue avec vous. Et vous, qu’avez-vous de mieux à faire que d’apprendre avec lui ?

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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