La querelle des méthodes

Jean-Michel Blanquer, ministre des écoles, recommande une méthode résolument syllabique d’apprentissage de la lecture. Roland Goigoux, expert reconnu, réfute le principe d’une méthode officielle, et tout particulièrement de celle-ci, arguant que la communauté scientifique serait favorable plutôt à des méthodes mixtes, comme celles aujourd’hui pratiquées dans presque toutes les écoles, et ajoutant qu’il n’est pas du tout certain que le choix de la méthode soit un facteur décisif pour la réussite des élèves. Les deux s’accordent sur un point : que les résultats aujourd’hui obtenus sont médiocres.

Les deux semblent s’accorder sur un autre point encore, dans la mesure où ils ne l’évoquent pas : celui de savoir ce qu’est une méthode d’apprentissage de la lecture, et surtout quel est son but. Et c’est peut-être sur cette fausse évidence qu’il convient de revenir.

Si par méthode nous entendons un programme d’activités au gré duquel l’élève va acquérir une habileté, en effet nous n’en manquons pas. Les éditeurs d’ouvrages pédagogiques publient chaque année de nouveaux manuels. Mais si nous nous demandons sur quel arrière-plan théorique reposent ces méthodes, alors nous sommes obligés de constater que nous n’en savons rien. Que, jusqu’à présent au moins, personne (ou presque) n’a semblé trop soucieux de le concevoir ni de nous l’expliquer.

L’enfant qui apprend à lire est confronté aux aspects oraux et écrits de la langue. Le but, bien sûr, est qu’il devienne capable de traduire les uns dans les autres. Mais peut-être ce but serait-il atteint avec moins d’encombres si l’élève pouvait parler des difficultés qu’il rencontre. Si on lui apprenait à les identifier. Si on lui expliquait quelques règles de fonctionnement du système. Si donc on lui enseignait, non seulement des habiletés, mais aussi des notions.

Car l’élève qui apprend à lire-écrire est confronté à un système, et ce système, dans tous ses aspects, est celui de la langue.

Les difficultés auxquelles les élèves et leurs enseignants se heurtent dans les pratiques scolaires trouvent leur cause à l’université. Elles tiennent à ce que la linguistique, a priori, ne s’occupe pas de l’écrit, ce qui signifie que l’étude des systèmes d’écritures des langues naturelles ne fait pas l’objet d’un savoir disciplinaire constitué. Tout se passe comme si un système de traduction oral-écrit aussi complexe que celui du français devait être maîtrisé dans la pratique sans qu’on n’ait rien à en dire. Sans que les élèves ni leurs maîtres ne soient capables de le décrire.

D’un point de vue pratique, il est possible d’affirmer que les méthodes d’apprentissage de la lecture ne manquent pas. D’un point de vue théorique, en revanche, il nous faut admettre que c’est le vide. Si bien que, lorsqu’un cadre théorique se profile, comme celui que proposent aujourd’hui les sciences cognitives emmenées par Stanislas Dehaene, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un ministre des écoles s’en saisisse et veuille en faire profiter le pays.

Si la proposition des sciences cognitives doit être discutée, modulée, balancée, ce ne peut être qu’au nom des sciences du langage. Stanislas Dehaene défend une théorie, sur laquelle il semble possible de fonder une méthode d’apprentissage de la lecture. Quelle autre théorie avons-nous à lui opposer, ou, plus modestement, à faire entrer en dialogue avec la sienne ? Roland Goigoux ne nous le dit pas, et ne semble pas imaginer, ni souhaiter, que quiconque puisse le dire. En quoi, nous pouvons nous demander s’il croit bien en la science.

Et puisqu’il ne le fait pas, il faut que d’autres prennent sur eux de citer enfin le nom de Nina Catach, qui a consacré sa vie à l’étude du système d’écriture français, et dont les travaux publiés, reconnus, sont les seuls sur lesquels il paraît possible d’appuyer aujourd’hui une approche différente.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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