Cœurs vaillants

Nous sommes arrivés à Nice au début de l’été 1955. Tous les trois en avion. J’avais quatre ans. Juste quelques images de tourisme, d’autobus hitchcockiens sur les routes des corniches, de feux d’artifices sur les plages de la Promenade des Anglais. Avant que Père et Mère décident qu’ils ne repartiront pas, et nous allons habiter dans un logement le moins coûteux qu’ils ont pu trouver, au 104 du boulevard Gambetta. Deux petites pièces et une cuisine équipée d’un poêle en fonte. Pas de salle de bain, le cabinet sur le balcon qui donne sur la cour où poussent un grenadier et une vigne de groseille-raisin, dont une vieille voisine, toute vêtue de noir, comme une sorcière, voudra me faire manger un jour que j’ai la grippe. L’urgence étant que mon père trouve du travail, est-il dit. Et le premier travail qu’il trouve consiste à vendre des cartes postales et des crayons dans la rue. Sur l’avenue de la Victoire qui est la plus fréquentée. Le soir, à son retour, il nous montre la papeterie qu’il transporte dans un cartable et il paraît content. Combien de semaines ou de mois plus tard il trouve à s’employer comme agent d’assurances, cette fois il dispose d’une bicyclette avec laquelle il circule partout dans la ville et dans les villages environnants. Et le soir, il nous raconte ses suées, le soleil sur la route qui grimpe vers Villefranche, ses recherches dans les rues étroites et ombragées des vieux quartiers, les escaliers raides comme des échelles dressées dans le noir, mais des récits qui ne sont pas affligeants. Pas plaintifs. Plutôt comme les épisodes successifs d’une même aventure. Épisodes picaresques, toujours un peu comiques. Façon cinéma italien, ou bandes dessinées. Plus tard je serai ému de reconnaître quelque chose de lui dans le personnage du père de Catherine Certitude, dans le livre éponyme écrit par Patrick Modiano et illustré par Sempé, un petit bonhomme qui se rase devant sa fenêtre ouverte et qui répète, chaque matin, comme le chant d’un coq, le même À nous deux, Madame la vie ! Puis, comme l’argent manquait toujours, Mère a voulu travailler, elle aussi. Ils ont acheté une machine à coudre Singer et ils l’ont installée dans la cuisine. Celle-ci, pourtant étroite, servait aussi de salle de bain, puisque nous nous lavions debout devant l’évier, les pieds dans une bassine, et désormais elle dut servir encore d’atelier de couture. La Singer installée faisait une cabane dans laquelle je me glissais à la rencontre des pieds de Mère posés sur une pédale. Et elle, son visage penché par dessus moi, que je ne voyais pas, contrôlait le glissement de l’étoffe sous l’aiguille. Des fils tombaient entre ses pieds avec lesquels je jouais en attendant qu’elle vienne à bout de la commande. C’étaient des jupes plissées qu’il s’agissait de finir (elle disait, de piquer) et de rapporter dans un atelier situé dans un entresol de la rue Victor Juge, à temps pour qu’une camionnette les transporte à l’aéroport, à temps pour qu’un avion déjà prêt à s’envoler les transporte à Paris. Cela, une fois par semaine, parfois deux. Et, au fur et à mesure que le jour approchait, elle travaillait davantage, ne s’occupant plus guère de nos repas, ne levant plus la tête de sa machine, jusque tard dans la nuit. Jusqu’à cet après-midi où le ciel s’obscurcit, où l’orage s’annonce. L’heure est venue qu’elle livre. Elle ne peut plus reculer. Elle vient juste de finir. Elle a enfilé un manteau, empilé deux ou trois dizaines de jupes sur un seul bras, celles-ci à peine emballées dans du papier transparent, et c’était comme Cendrillon à l’heure de quitter le bal, nous pouvions craindre que la pluie ne s’abatte et transforme ces parures en haillons. Nous courions dans les rues, je trottais derrière elle. Comme chaque fois, elle m’a demandé de l’attendre à l’entrée de l’immeuble, que je voyais comme une caverne dont le noir soudain l’engloutissait, où je craignais de la perdre, mais dont elle ressortit quelques instants plus tard, rayonnante, des billets de banque à la main, et c’est alors seulement que la pluie s’abattit, inondant nos visages qui riaient.

Censure il y a, elle concerne la vaillance. Plus tard mes parents ont été moins pauvres et les choses se sont compliquées entre nous, nous nous sommes éloignés, nous nous adressions des signaux de fumée d’une montagne à l’autre, jusqu’à la fin, mais j’avais connu ce moment de leurs vies où ils montrèrent de la vaillance. J’avais été le témoin et sans doute le dédicataire de cette aventure. Quand ils étaient passés à travers ciel, m’emmenant avec eux, d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Quand ils avaient quitté l’Algérie coloniale pour s’établir à Nice. Et du coup il ne me fut guère difficile d’éprouver et de montrer de la vaillance à mon tour quand l’occasion se présenta de le faire. De m’identifier à mon tour au personnage du père dans Catherine Certitude. Si bien que, lorsque notre Jeune Président vante, une soixantaine d’années plus tard, les Premiers de Cordée, il ne me fait pas offense. Je n’imagine pas qu’il ait dans l’esprit seulement ni d’abord les banquiers, comme il semble aujourd’hui convenu de le penser et de s’en offusquer. Je n’imagine pas qu’il fasse référence seulement ni d’abord aux jeunes entrepreneurs intelligents et racés comme lui. J’ai peut-être tort, mais je pense qu’il pense d’abord à mes parents. À ce moment de la vie de mes parents qui m’a constitué. Quelques images seulement dessinées et colorées par Sempé. Père s’élançant en tête, à vendre des cartes postales et des crayons sous les arcades d’un boulevard où les femmes qui défilaient ressemblaient à Grace Kelly et les hommes à Cary Grant, puis Mère prenant le relais avec sa machine à coudre et ses jupes plissées. Nous avons connu un moment d’éblouissement heureux, amusé, les fâcheries et les chagrins ne sont rien après cela. Un moment au moins, nous avons formé une équipe et connu la victoire. Qu’en serait-il aujourd’hui ? Qu’en est-il aujourd’hui ? Père et Mère n’ont imaginé à aucun moment de pouvoir bénéficier d’une aide pécuniaire délivrée par l’état. Mais ils n’ont jamais imaginé non plus qu’on puisse leur interdire de travailler de quelque façon que ce soit, et de rapporter le salaire de leur travail à la maison, de déposer les billets de banque et les pièces de monnaie le soir même sur la table de la cuisine où nous les considérions debout, un court instant, avant que Mère les répartisse dans des enveloppes. Parce qu’il fallait réserver l’argent du loyer d’abord. Parce que Père ne manquait pas d’envoyer quelque billet plié dans une enveloppe, chaque mois, à sa propre mère qui était restée là-bas. Parce que Pascal, son jeune frère, avait été mobilisé, qu’il était parachutiste dans les Aurès d’où il nous écrivait des lettres que mes deux parents à tour de rôle lisaient à haute voix, et qu’ayant laissé à Alger femme et enfant, il pouvait avoir besoin de notre aide à tout moment, vivant ou mort. Ils épargnaient ce qu’ils pouvaient. Et il leur arrivait de donner. Et il leur arrivait de prêter. Les plus pauvres avaient ainsi le droit de montrer de la vaillance. L’ont-ils encore ? Qui donc travaille obscurément, obstinément à ce qu’ils ne l’aient plus ? Les enfants des familles les plus pauvres avaient droit à ce que leurs parents ouvrent boutique dans les rues de certains arrondissements de Paris, et qu’ils la gardent ouverte tard le soir et le dimanche encore, où ils vendaient des pois chiche secs, de la harissa, de la semoule de blé dur pour le couscous, du thé vert et des pains en forme de galettes piquées de cumin. Combien sont-ils aujourd’hui à bénéficier de ce droit ? À considérer que personne ne leur doit rien que le prix de ses achats, et qu’ils ne doivent rien à personne, qu’une marchandise et des prix honnêtes, et un Merci Monsieur, ou un Merci Madame quand la transaction est conclue ?

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

Une réflexion sur “Cœurs vaillants

  1. Ton texte est superbe… vraiment, je te trouve seulement très indulgent avec notre président… ou alors très optimiste?

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