Lumières

Il y a quelque chose tout de même sur quoi, à certains moments, nous ne sommes pas loin de nous mettre d’accord et qui est le savoir. Quelque chose sur quoi nous pouvons nous appuyer. Plutôt que sur la nation, la religion, l’argent, la race ou la classe sociale. Dont nous pouvons parler ensemble. Regarder comme un bien. Quelque chose par le passé a nui au savoir, l’a empêché de remplir son rôle, c’est d’être rapporté trop vite et trop exclusivement à l’université. À l’école. Célestin Freinet parlait de savoir scolastique. Nous n’avons pas vu que beaucoup de métiers sont, eux aussi, chargés de savoir. Il a fallu que nous perdions beaucoup de métiers en quelques décennies pour nous apercevoir qu’ils étaient porteurs de savoirs sur lesquels nous pouvions nous appuyer. Si bien que maintenant nous nous montrons plus prudents, nous prenons garde de commettre la même erreur. Denis Roche intitulait certains de ses poèmes Dépôts de savoir & de technique. Descartes a scellé son rapport au savoir, et le nôtre avec lui, en sortant de l’école pour aller regarder du côté des métiers. Il eût fallu que le savoir de la sage femme, de la tricoteuse, du comptable, du mécanicien, du jardinier soit mieux pris en compte pour que le savoir joue son rôle. Serve de référence. Celui de l’astronome ne suffit pas. Pour éviter les guerres, les génocides. Il eût fallu respecter les horlogers-bijoutiers pour éviter la Shoah. Maintenant c’est trop tard. Ils étaient au coin de votre rue. Les soirs d’hiver vous pouviez les voir en blouse blanche, assis derrière la lampe avec la loupe vissée à l’œil. Chacun comme un représentant lointain de Descartes ou Spinoza. Il y avait les employés de banque qui faisaient les comptes avec un crayon dans de grands livres. Il y avait les herboristes. Einstein et Lévy-Strauss n’étaient pas loin. Pierre Boulez non plus. Dieux ladres de nos villes. Il y avait ceux qui inventaient le cinéma. Ceux qui guettaient l’arrivée des extra-terrestres en faisant marcher des postes de radio à gros boutons comme dans les films de Spielberg. Pas question de tourisme alors, pas question de vacances passées sur le sable de plages lointaines, vous ne preniez pas l’avion deux fois dans votre vie. Maintenant nous voyons de jeunes traders abandonner leurs jobs hautement rémunérés pour se faire cuisiniers ou agriculteurs biologiques. On dit, ils disent que c’est l’attrait d’une vie plus simple, plus naturelle qui les guide. On peut penser que c’est aussi l’attrait du savoir, l’idée enfin de s’appuyer sur l’étude et les progrès dans l’étude pour donner sens à sa vie.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.