Je ne connais pas l’Algérie

Ces rencontres sont très rares. Mais certains lieux que je rencontre dans les villes que je parcours m’évoquent cette ville que je ne connais pas. Dont je ne me souviens pas, l’ayant quittée il y a si longtemps, lorsque j’étais si jeune, lorsque je n’étais encore qu’un fantôme de ce que je suis devenu à présent, l’autre fantôme que je suis devenu de ce côté-ci de la mer, sur cet autre rivage où l’avion nous a déposés au début de l’été 1955 et que je n’ai plus quitté, vieillissant de l’autre côté du miroir, occupé par l’idée qu’entre elle et nous ici où nous sommes il n’y a qu’un vide, un hiatus, deux fantômes qui se regardent par-dessus l’horizon ébloui du soir, qui ne se ressemblent pas, l’un vieux tandis que l’autre à peine sorti de l’argile, comme les villes elles-mêmes ne se ressemblent pas mis à part ces lieux soudain dans lesquels la mémoire s’engloutit, un dit Ravin de la femme sauvage au fond duquel j’imaginais les cris d’une folle éperdue chaque fois que l’autobus passait auprès et que j’étais debout brinquebalé entre ces deux femmes. Aujourd’hui je retrouve ce lieu dans un livre d’Hélène Cixous, Les rêveries de la femme sauvage (éd. Galilée, 2000) découvert par hasard à la librairie Vigna, rue Delille. Parmi d’autres lieux que je sais par cœur, Hussein-Dey, Birmandreis, El Bihar, le Clos-Salembier. Tu n’as pas connu l’Algérie, dit mon frère lui aussi expulsé du pays connu en vingt-quatre heures (p. 19). Un livre qui s’ouvre par cette remarque que le frère Pierre adresse à la sœur Hélène selon laquelle celle-ci, à la différence de lui, ne connaît pas la ville, sachant qu’elle en connaît des parfums, sans doute, les jeux d’ombres et de lumières sous les grands arbres, le bruit de l’eau, des noms de lieux, mais pas la façon dont ceux-ci se disposent, s’organisent et se raccordent entre eux. À quel moment passions-nous près du Jardin d’Essais et à quel moment près du Ravin de la femme sauvage, où j’imaginais que la pauvre  avait dû s’enfouir tout au fond, dans les roseaux et les eucalyptus qui l’emplissaient et qu’agitait un peu le vent de la mer chargé de sable. Moi-même, ce reproche, ne l’avais-je pas adressé à Monique avant que tant de fois ne me l’adressent des personnes qui avaient fait le voyage que je me refusais à faire et qui s’étonnaient que je ne le fasse pas. Un ton de reproche dans la voix. Des personnes qui n’y étaient pas nées, pour qui cette ville n’était d’abord qu’un nom et à qui il était arrivé de prendre l’avion pour satisfaire la curiosité que celle-ci, elle-même plus ravin, plus sauvage, plus femme, leur inspirait.

À propos de cjacominoDocteur en sciences du langage. Directeur de l'association Ars legendi

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