La calligraphie est un art de vivre…

« La calligraphie est un art de vivre, le plus aristocratique », notait Reb Debbora.
Ceux qui s’appliquent à bien former leurs lettres, dont les mots sont scrupuleusement dessinés, sont des êtres comblés. Ils dorment et s’éveillent dans des palais. Les autres sont des êtres tourmentés. Leur univers est informe, sujet à mille interprétations, prétexte à toutes les métamorphoses. Les voyelles, sous leur plume, ressemblent à des museaux de poissons hors de l’eau que l’hameçon a percés ; les consonnes à des écailles dépossédées. Ils vivent à l’étroit dans leurs actes, dans leur taudis d’encre. L’infini les hante et seul peut les sauver, comme se sauve le grain de sable qui réussit à devenir une étoile.

Edmond Jabès, Le Livre des Questions (1963), Gallimard, coll. « L’Imaginaire », pp. 72-73.

Plus en français (13). Les causes d’une rupture

Les Moulins à paroles (M@P) renouent avec la tradition qui voulait qu’on étudie la langue dans les textes. Cette démarche ne répondait pas à un souci d’efficacité au service des élèves. Il ne s’agissait pas d’abord que ceux-ci apprissent mieux, mais seulement que les textes classiques continuent d’être lus. Qu’une culture commune se transmette. L’école, en Europe comme ailleurs dans le monde, a commencé par enseigner des langues anciennes, dont le savoir se serait perdu si elle ne l’avait pas fait. Sans elle, Homère et Virgile seraient tombés dans l’oubli. Et quand le français à son tour s’est écrit, au fur et à mesure qu’il a produit des textes, dont certains au moins pouvaient se comparer aux modèles antiques, les mêmes méthodes d’enseignement se sont appliquées à lui. Lecture, récitation et dictée se nourrissaient d’un patrimoine littéraire qui, au fil du temps et des modes, faisait l’objet d’une sélection darwinienne. Les livres de grammaire lui empruntaient les citations dans lesquelles les élèves apprenaient à distinguer natures et fonctions. Puis cette tradition s’est rompue. On peut dater cette rupture du début des années 70. Elle a une cause anthropologique et une cause linguistique. La cause anthropologique tient à un renversement démocratique. Les chefs d’œuvre de la littérature profane étaient venus remplacer ceux des religions. Nos grands auteurs sont révérés comme des saints laïques. Mais la fonction de l’enseignement littéraire, au fond, restait la même. Elle consistait à faire entrer l’élève dans un ordre collectif. Celui-ci était initié à la culture de sa communauté. Il apprenait à y trouver les modèles et les références qui lui permettraient de débattre avec ses semblables et de régler sa vie. Mais après deux guerres mondiales, et avec l’avènement d’une société de consommation, cette soumission à l’autorité des maîtres n’était plus de mise. La priorité n’était plus qu’on continue de lire Montaigne et Hugo mais que chaque élève devienne un citoyen libre et autonome, capable en toute occasion d’exercer son esprit critique. Idéalement, dans l’école de la fin du 20e siècle et aujourd’hui encore, l’élève devrait être au centre du système éducatif, même si, dans la plupart des cas, ce n’est pas lui qui occupe cette place mais plutôt les programmes, ce sur quoi nous aurons à revenir. La seconde cause est linguistique. Elle tient au triomphe de la grammaire générative inspirée par Noam Chomsky. Celle-ci postule que tout locuteur serait capable à tout moment de comprendre et de produire des phrases qu’il n’a jamais entendues et encore moins produites. Il va de soi que ce postulat de créativité s’entend dans la langue du locuteur. Dans celles qu’il a apprises. Car, dans une langue qu’il ne connaît pas, il n’est capable de rien. La position chomskyenne nous laisse pourtant imaginer que la langue serait inscrite dans la tête du locuteur de manière native. Et elle renforce la distinction entre syntaxe et lexique. Qui elle-même recouvre une autre distinction, plus profonde, entre l’intelligence (qui serait une faculté naturelle) et la mémoire (celle des mots que l’on apprend, différents selon les langues). Inspirée par cette théorie aujourd’hui dépassée mais qui reste étonnamment populaire, l’école en est venue à considérer que l’élève pourrait produire du texte (oral ou écrit) sans presque en avoir lu (ou entendu). Les conséquences en sont partout désastreuses.